7 idées reçues sur les châteaux forts

Grâce aux avancées de la recherche, notre connaissance des châteaux forts évolue. Cependant, quelques clichés sur leur histoire, sur leur place centrale et sur leurs occupants persistent.

château de Polignac
Le château de Polignac (Haute-Loire)

Vous trouverez intérêt à lire les lignes suivantes si vous pensez que :

  • Les châteaux forts étaient les seuls lieux fortifiés au Moyen Âge
  • Les premiers étaient en bois
  • Les châteaux abritaient de fortes garnisons
  • Ils étaient habités par des nobles
  • Les nobles habitaient seulement dans les châteaux forts
  • Au plus, on comptait un château par village
  • L’artillerie à poudre sonna le glas des châteaux forts à la fin du Moyen Âge

1/7 Les châteaux forts étaient les seuls lieux fortifiés au Moyen Âge

Au Moyen Âge, les guerres ne se jouent pas uniquement autour de la prise de châteaux forts. Pire, à la fin du Moyen Âge, ils deviennent des enjeux secondaires. Au cours de la guerre de Cent Ans par exemple, les armées se disputent surtout les villes. Jeanne d’Arc en sait quelque chose. Elle délivre Orléans, assiège en vain Paris puis est capturée sous les murs de Compiègne.

Le médiéviste Philippe Contamine, décédé en 2022, explique cette fortification renforcée des cités : il « fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L’importance des villes dans la stratégie du temps s’explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont aux XIIe-XIIIe siècles les véritables maîtres de l’espace ».

Dans les campagnes, les armées se heurtent de plus en plus à des églises ou des monastères fortifiés. On en arrive même à fortifier des ponts (pensez au célèbre pont Valentré à Cahors) et même des moulins.

Moulin fortifié de Nérac
Un château ? Non le moulin fortifié de Barbaste à Nérac (Lot-et-Garonne). Les moulins fortifiés étaient nombreux dans le sud-ouest. Celui-ci servait de barrage sur la rivière et contraignait à s’arrêter pour payer le péage (Jacques Mossot/Wikimedia Commons).

Dès lors qu’un lieu est stratégique ou conserve des richesses, il doit être défendu. Même si ce n’est pas par un château fort.

2/7 Les premiers châteaux forts étaient en bois

Il faut savoir se défaire de ce schéma en histoire : plus on avance dans le temps, plus les populations construisent en dur. Dans cette logique, les premiers châteaux auraient été en bois et en terre (les fameuses mottes castrales) avant d’être progressivement maçonnés.

Compagnie Diex Aïe à Ornavik. Assaut de la motte
Une motte en cours de construction dans le parc Ornavik, près de Caen. Un site gardé par la compagnie Diex Aïe.

Lors de mes études d’archéologie, j’ai eu la chance de fouiller au pied du château de Mayenne. Agenouillé à gratter le sol, je levais parfois les yeux vers la tour en pierre. Certaines parties remontaient au Xe siècle, c’est-à-dire à l’époque de l’apparition des premiers châteaux forts. Ce n’est pas le seul cas de précocité. Grâce à des analyses par radiocarbone, les archéologues reculent avant l’an mille l’origine de certaines forteresses maçonnées qu’on pensait plus tardives : Semur-en-Auxois (Côte-d’Or), Le Mézenc (Haute-Loire), Vaudémont (Meurthe-et-Moselle), Pons (Charente-Maritime)…

Cependant, bâtir un château en pierre reste rare jusqu’au XIIe siècle ; par leur matériau courant et leur ingénierie rudimentaire, les constructions en bois et en terre répondent bien au cahier des charges des commanditaires : vite fait et pas cher. Un château fort en pierre nécessite en revanche l’approvisionnement en pierre (éventuellement leur taille), la fabrication de chaux et une équipe de maçons pour les mettre en œuvre.

3/7 Les châteaux abritaient une forte garnison

Lorsqu’en 1203 l’armée française assiège Château-Gaillard, à la frontière avec la Normandie, ils sont « accueillis » par 200 à 300 défenseurs retranchés derrière les murs. Un nombre plutôt élevé. Mais en dehors de ces grands sièges, c’est-à-dire la plupart du temps, les châteaux sont presque vides.

Dans le Bugey et la Bresse (entre Lyon et Genève), les forteresses étudiées par l’historien Alain Kersuzan abritent des garnisons comptant souvent le nombre gigantesque, impressionnant, faramineux de… deux soldats et d’un guetteur. Même pas de quoi composer une équipe de volley. Parfois ce petit groupe est accompagné d’un sonneur de trompe (pour avertir du danger) et de chiens (mais à quoi bon ? ils ne savent pas jouer au volley).

Même les grands châteaux du roi de France nous apparaissent aussi peu fréquentés qu’une camionnette ambulante de boucherie chevaline devant un centre équestre. En 1302, à la frontière sud du royaume, le château faussement cathare de Peyrepertuse accueille 24 hommes dont le portier et le chapelain (ce dernier n’étant sûrement pas le défenseur le plus redoutable).

Sonneurs de trompe
Pas de garnison mais deux vaillants sonneurs de trompe sonnent l’alerte. Et donc deux fois plus de chances de finir sourd. Elie de Boron, Guiron le Courtois, Français 338, XVe siècle, Gallica/BNF, fol. 467, Guiron devant le château de Calinan

Sauf danger imminent, les châtelains limitent les effectifs de leurs garnisons. C’est que, morbleu, ces soldats réclament à manger, à se chauffer et à percevoir une solde. Or les maîtres font attention à leurs deniers. De toute façon, ils peuvent aussi compter sur l’appoint des habitants du voisinage : à titre de corvées, tous doivent quelques journées de guet par an au château.

4/7 Les châteaux forts étaient habités par des nobles

belle au bois dormant
La Belle au bois dormant pose devant son château. Cette illustration prouve que ce site web n’en gagne pas : son auteur puise dans les dessins animés pour illustrer ses très sérieux articles historiques.

Dans les contes, le prince et la princesse vécurent heureux dans leurs châteaux et eurent beaucoup d’enfants. Désolé d’écorner ce happy-end. Le château n’abrite pas toujours le seigneur et sa famille.

En zone de frontière ou de conquête, certaines places fortes se réduisent à un rôle de garnison et non pas de noble résidence. Ils sont dévolus au cantonnement de troupes. J’évoquais Peyrepertuse au pied des Pyrénées. Son propriétaire, le roi de France, n’y a jamais mis les pieds. Il laissait sur place un capitaine ou un châtelain.

À partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, le couple obligatoire entre noblesse et châteaux forts se distend encore plus. Des chevaliers, endettés par la guerre, sont contraints de vendre leur demeure au profit de marchands enrichis par le commerce, ou de juristes et financiers qui ont fait fortune au service du roi. Pour ces acquéreurs roturiers, un objectif : mener une vie de château pour espérer que leur lignage passe pour noble d’ici quelques générations.

5/7 Les nobles habitaient seulement dans les châteaux forts

Notez bien la subtilité par rapport au cliché précédent (oui, cet article, à l’image de son auteur, est subtil). Même si des non-nobles peuvent vivre dans un château fort, est-ce que, pour autant, les nobles y vivent tous ? Non. Déjà parce que tous n’ont pas les moyens d’en bâtir un, surtout en pierre.

Dans le catalogue des résidences aristocratiques, les modestes lignages de chevaliers ou d’écuyers se contentent du modèle en dessous : la maison forte. Selon les régions, elle prend différents noms : repaire, hébergement, borie, bastide, manoir… Sur cette question de vocabulaire, je vous renvoie à cet article.

La maison forte d’Auyères sur la commune de Goulles en Corrèze (Père Igor/Wikimedia Commons)

Fait moins connu, des nobles préfèrent vivre non pas dans un château ou une maison forte, mais en ville. Ils y occupent un hôtel particulier ou un palais. Ce n’est pas qu’une question de moyens. Même un roi de France, comme Jean le Bon, apprécie séjourner dans ses manoirs. Ils ont le mérite d’être souvent plus confortables que leurs sinistres châteaux et surtout de border des forêts giboyeuses.

6/7 Au plus, on comptait un château par village

Combien de châteaux forts se trouvaient en France ? Bien que l’inventaire soit loin d’être terminé, une première conclusion s’impose néanmoins : le semis castral était plus dense que l’on pensait. Les chercheurs épluchent les vieux cadastres, étudient l’ancien parcellaire, recensent les microtoponymes, analysent les reliefs du sol sur les vues aériennes… Suite à ce minutieux travail d’enquête, des châteaux complètement ignorés se révèlent. Selon l’archéologue Christian Rémy, « une moyenne de quatre à cinq sites castraux par commune n’a rien d’excessif ».

Attention à ne pas mésinterpréter cette estimation. Cela ne veut pas dire que ces 4 ou 5 châteaux cohabitaient simultanément. Comme toute construction, ils naissent et meurent. Certains sont abandonnés pour un site plus commode situé à seulement quelques centaines de mètres. Un court déménagement qui ne s’explique sûrement pas par le prix du carburant.

Beaumesnil château
Derrière la vieille motte, se cache le château XVIIe siècle de Beaumesnil (Eure).

7/7 L’artillerie à poudre sonne le glas des châteaux forts à la fin du Moyen Âge

Le Moyen Âge aurait été le temps des châteaux forts puis la Renaissance aurait été le temps des palais à la façon de Chambord ou de Chenonceaux. La puissance du canon, à laquelle nulle muraille, aussi épaisse soit-elle, ne pouvait résister, aurait rendu le château fort aussi inutile qu’un archer sur un champ de bataille de la Première Guerre mondiale.

En vérité, après le Moyen Âge, le château fort ne rend pas totalement les armes. Les nobles continuent de bâtir des demeures équipées de fossés, de pont-levis, de mâchicoulis ou d’étroites ouvertures de tirs malgré leur efficacité militaire diminuée. Moins pour des raisons militaires que pour des raisons décoratives ou symboliques. Même obsolètes, ces attributs défensifs sont maintenus, car ils « vieillissent » le château et du même coup le lignage de son propriétaire. Paradoxalement, pour des hommes fraîchement anoblis, il était bon de paraître démodé.

château Kerjean
Le château de Kerjean (Finistère) conserve un aspect fortifié avec son enceinte et son fossé (Florian Lécuyer/Wikimedia Commons).
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10 Responses

  1. Gallois dit :

    Bo.jour Laurent et merci à nouveau pour ce très chouette article et votre humour ! Et enfin qqun qui corrige les idées reçues : merci MERCI pour ça !
    Christine a Luxembourg

  2. Alain-François TRITZ dit :

    Encore une fois, merci Laurent pour vos articles. Côté humour j’ai bien aimé le marchand de viande chevaline devant le centre équestre. Avez-vous déjà fait un article ou une vidéo sur les Beffrois, du Nord, des Flandres ? Certains comme celui de Douai (l’un des plus beaux) font vraiment penser à de vieux châteaux, alors que ce n’en sont pas. Merci

  3. Jean Pierre Misset dit :

    intéressant (comme d’habitude) et amusant, ça ne gâte rien au plaisir de la lecture!

  4. Mireille Schaedgen dit :

    Nous avons dans les Ardennes , beaucoup de maisons fortes et églises fortifiées , mais aussi deux châteaux remarquables , celui de Sedan , le plus grand d’Europe , paraît- t -il et celui très ancien de Montcornet (le Mont Cornu ) où l’on reconstitue un village remontant le temps depuis les gaulois .
    ils ont tous deux des tours rondes
    .celui de Montcornet , bien que très ancien , n’a pas de vestiges de tours carrées ce qui semble curieux car ses origines sont très anciennes
    Bonne fin de journée à la nouvelle heure !!

  5. GUILPAIN Philippe dit :

    Avez-vous déjà visité le château fort de Guédelon en construction en Puisaye (Yonne) ?

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