5 façons de prendre un château… sans la force

Au Moyen Âge, les sièges de châteaux et de villes sont souvent coûteux en vie et en argent. Face à des sites bien défendus, voire imprenables, les assaillants recourent à d’autres solutions que les armes. Loin d’être anecdotiques, ces tactiques fonctionnent plus ou moins bien.

Dans notre imaginaire du Moyen Âge, on aime croire que les châteaux forts et les villes se prennent par assaut. On pense à des soldats qui se bousculent aux échelles. On pense à des chevaliers qui se ruent vers le pont-levis. On imagine des remparts qui s’effondrent sous le chocs des boulets. Du calme, du calme. Notre esprit s’excite trop.

En réalité, les chefs militaires ont conscience de la difficulté de prendre de force un château. Avant la diffusion de l’artillerie à feu, il est toujours plus facile de défendre que d’attaquer une place forte. Autrement dit, mieux vaut se trouver derrière des murailles que s’exposer devant.

Je vous en parlais déjà dans cet article : prendre un château par la porte : mission impossible ?

roman de Renart
Scène du roman de Renart. Le roi Noble (c’est le lion armé d’un coutelas à gauche), Bruyant le taureau (derrière le lion) et Tardif le limaçon sont à la poursuite de Renart qui s’est réfugié dans son château de Maupertuis (sa tête dépasse). Ils n’arriveront jamais à le déloger. Roman de Renart, début du XIVe siècle, Bibliothèque nationale de France, Français 12584 fol. 14v

Handicapés par leur position, les assaillants n’ont d’autres choix que d’explorer des tactiques plus subtiles et parfois peu honorables.

Le blocus, une voie incertaine

Réduire la garnison par la faim ou par la soif, voilà une solution apparemment efficace. Il suffit d’attendre et la place tombera comme un fruit mûr. Prenez conscience de toutes les difficultés de cette tactique.

En général, les assiégés se préparent à cette éventualité. Ils amassent des vivres en quantité dans le château. Quand la situation alimentaire se tend, ils expulsent les « bouches inutiles ». Extrémité à laquelle recourent les Anglo-Normands de Château-Gaillard, assiégé en 1203-1204 par le roi de France Philippe Auguste. Comme les Français refusent aussi de les accueillir, les malheureux errent dans les fossés et meurent de faim. Après de six mois de siège, Château-Gaillard tient encore malgré le blocus.

Déjà, l’auteur antique Végèce prévenait : « il y a plus de sciences à réduire l’ennemi par la faim que par le fer ». Un blocus réussi demande un fort investissement : fortifier son camp, faire face à des armées de secours ou à des sorties de la garnison, tenir la campagne alentour pour empêcher tout ravitaillement.

Plus le blocus dure, plus l’armée s’expose aux maladies habituelles des camps militaires, telle la dysenterie. Résultat, les blocus échouent souvent. Les assaillants finissent par lever le siège.

Château-Gaillard (Eure), enjeu entre Philippe Auguste et Jean sans Terre, roi d’Angleterre.

La trahison, la voie risquée

Dans toutes forteresses assiégées, il se trouve toujours quelqu’un prêt à trahir. Surtout quand on fait miroiter au traître une forte somme d’argent ou quand on lui assure un pardon de ses fautes passées.

Dans la mentalité noble, la trahison est pourtant odieuse. Elle est une insulte à cette valeur si prisée au Moyen Âge : la loyauté. On attend notamment une fidélité du vassal à l’égard de son seigneur.

Cependant, dans la guerre de Cent Ans, dans la guerre entre Plantagenêt et capétiens, les chroniqueurs recensent de multiples volte-face chez les nobles et les maîtres de forteresses. Preuve que le déshonneur n’arrête pas les traîtres.

Qu’ils fassent attention. S’ils sont capturés, ils ne s’en sortent pas indemnes. En 1088, Robert Quarrel est retranché dans la forteresse de Saint-Céneri, aux confins de la Normandie et du Maine. Ce traître est assiégé par son seigneur Robert Courteheuse, duc de Normandie. La place se rend faute de vivre (ici le blocus a marché). Pour punition de sa trahison, Robert Quarrel a les yeux crevés et ses compagnons d’infortune, un membre amputé. Moralité : il ne faut pas fâcher Robert Courteheuse.

La négociation, la voie confortable

La négociation est certainement la voie la plus courante pour prendre un château ou une ville. Les assiégés acceptent de se rendre, après « composition ». Selon les atouts entre leurs mains, ils peuvent s’en tirer plus ou moins bien. Dans le pire des cas, ils obtiennent seulement le droit à la vie sauve. Dans les situations plus favorables, ils évacuent la forteresse en gardant leurs armes et leurs bagages (et donc leurs vivres et les biens pillés). Mieux, certains chefs de garnison sont convaincus de partir contre le versement d’une forte somme d’argent. Un siège peut donc rapporter gros, même pour celui qui capitule.

Dans les années 1370-1380, le roi de France se résout à cette solution face aux routiers. Attention, je ne parle pas de camionneurs, retranchés derrière des semi-remorques. Pendant la guerre de Cent Ans, les routiers sont des soldats que les trêves et les traités de paix ont mis au chômage. Ils se sont rassemblés et placés sous l’autorité d’un chef pour piller et rançonner les petites villes et les campagnes. Bref, ces routiers-là ne sont pas sympas.

Charles VI, le roi de France, envoie Jean d’Armagnac négocier avec eux. Efficace, le comte d’Armagnac traite le problème par lot. À Rodez, en 1387, ils s’accordent avec 16 capitaines routiers, maîtres d’au moins trente forteresses en Rouergue. Ils acceptent d’arrêter leurs méfaits puis d’évacuer progressivement leurs places contre 240 000 francs. Une somme probablement énorme, mais difficile à évaluer pour moi ; j’avais déjà du mal à comprendre quand ma grand-mère me parlait en anciens francs.

La ruse, la voie insuffisante

arrestation d'Olivier de Clisson
Un exemple de ruse et de trahison. Le duc de Bretagne invite son vassal Olivier de Clisson dans son château. Lors du repas, il l’arrête puis le libère contre la cession de trois châteaux. Chronique de Jean Froissart, XVe siècle, Français 2645, fol. 202v, Gallica/Bibliothèque nationale de France,

Le code chevaleresque condamne la traîtrise, mais aussi la ruse. Mais il est courant que les combattants s’assoient sur leurs principes selon le vieil adage : la fin justifie les moyens, aussi vils soient-ils.

Parmi les grands rusés de l’histoire de France, il faut citer du Guesclin. Grâce à son biographe Cuvelier, nous connaissons son plan pour s’emparer du château du Grand-Fougeray, alors en main anglaise.

D’abord, du Guesclin s’appuie toujours sur le renseignement. Il essaie de connaître son adversaire, ses manœuvres, ses forces et faiblesses. En capturant un valet, il apprend deux informations exploitables : le capitaine et une partie de la garnison sont absents et les quelques-uns restants sont en attente d’une livraison de bois de chauffage. Du Guesclin va le leur livrer…

Lui et trente compagnons se déguisent en bûcherons et se chargent de fagots et de bourrées. Quelques-uns ont même revêtu un jupon pour passer pour de pauvres femmes. Les autres se tiennent cachés près de l’entrée, prêts à bondir. Lorsque la bande approche, la garnison abaisse son pont-levis. Les faux bûcherons déposent leur chargement de bois et en extirpent des armes. Ils se rendent maîtres de la porte. Le reste des compagnons s’engouffre dans le château.

Vaguement poète, Duguesclin s’exclame en direction des Anglais : « Fils de putains, voilà du bois que vous payerez cher : c’est pour chauffer votre bain, mais c’est de votre sang que je remplirai la baignoire ». Et le Breton de donner des coups de hache à ses adversaires. La ruse ne dispense pas d’utiliser la force au final. 

Siège du Grand-Fougeray
Déguisés en bûcherons, Bertrand du Guesclin et ses complices se rendent maîtres du pont-levis du château du Grand-Fougeray. D’autres compagnons attendent le signal, cachés dans les bois. British Library, Manuscrit Yates Thompson 35 f. 16.

L’arme psychologique, la voie miraculeuse

« Là où Attila passe, l’herbe ne repousse plus ». La terrible réputation du chef des Huns est arrivée jusqu’à nous. Imaginez alors combien les populations de son époque tremblaient à l’annonce de son approche. Le Moyen Âge connaît d’autres combattants qui découragent toute résistance. Au premier rang, Jeanne d’Arc.

Par son âge, son sexe et son inexpérience guerrière, cette jeune femme ne devait même pas effrayer une chèvre. Et pourtant, les Anglais l’ont revêtue d’une telle aura surnaturelle que sa présence dans les armées de Charles VII fit des miracles. Des places fortes se rendirent sans combattre. « De lions, les soldats devenaient des agneaux », atteste l’évêque Martin Berruyer, un contemporain.

Nul besoin d’un chef redoutable ou terrible pour ouvrir les portes. Sous le règne de Louis XI, l’armée royale fait forte impression par son nombre et son armement lors de la conquête de l’Artois. Les habitants de Landrecies (Nord) en sont victimes : « quand ils sentirent l’approche du roy, le bruit de son armée, le son de ses engins [des canons] et la reddition des villes voisines, ils furent tant étonnés qu’ils abandonnèrent la ville et le château » raconte le chroniqueur Jean Molinet. Dans ces conditions, la conquête devient du gâteau.

En effet, à partir du XVe siècle, les rapports de forces militaires se déséquilibrent : les princes les plus puissants se dotent en artillerie à poudre. Par leur puissance de feu, ils écrasent les défenses des petites villes et des châteaux forts. Face à des adversaires aussi bien armés, les défenseurs préfèrent jeter le gant sans combattre.

assaut château
Assaut d’un château par l’artillerie. Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Roman de la Rose, British Library, Harley 4425 f. 139, fin XVe siècle

Sur l’apparition des armes à feu dans les sièges, lisez cette interview de l’archéologue Maxime Messner.

Néanmoins, le roi Louis XI ne compte pas seulement sur sa bruyante artillerie : afin d’affamer les villes du Nord, il envoie ses soldats faucher les champs de blé alentour. Plutôt que la faucille et le marteau, les travailleurs de l’armée française en la fin du Moyen Âge penchent pour la faux et le canon.

Partager l'article

Vous pourriez aimer aussi...

11 Responses

  1. HENRI ASTOUL dit :

    Analyse très complète

  2. Mireille Schaedgen dit :

    Bonne explication . Au sujet de Jehanne d’arc , d’après les recherches faites par un ami historien de Rouen , elle aurait été la demie soeur bâtarde du roi ce qui lui aurait permis de le reconnaître sous ses vêtements de manant . elle aurait été « remplacée » sur le bûcher , sans avoir subi la question , par une autre femme , et aurait terminé ses jours en Belgique , sous le nom de Dame Jeanne , et sans descendance … l’histoire est ainsi pleine de contradictions et d’hypothèses …….

    • HENNEBERT PATRICK dit :

      Une universitaire médiéviste a écrit un ouvrage sur le vrai visage de Jeanne d’Arc, qui n’aurait pas réellement existé tel que l’histoire moderne nous l’enseigne.
      Le portrait est assez loin du portrait conventionnel.
      Jeanne d’Arc vérités et légendes de Colette Beaune édition Perrin

    • Laurent Ridel dit :

      Le personnage de Jeanne d’Arc suscite et suscitait beaucoup de légendes, dont celle qui en fait une princesse capétienne. Il est téméraire de conclure sa parenté avec Charles VII du fait qu’elle le reconnaît immédiatement.

  3. jpf dit :

    Bjr
    la grande époque des châteaux forts, leur construction, leur sièges c’est le règne de Philippe Auguste… L’art de la guerre se structure, l’État se structure Il faut lire l’Album de Villard de Honnecourt pour avoir une idée des sièges, et leur attirail…Se développe aussi une chanson de geste historique. la guerre change de nature: en plaine sous le règne Saliens, elle devient guerre des châteaux sous les Capétiens..
    Prendre un château c’est afficher la prise de possession d’un domaine seigneurial… et affirmer la puissance du Roi. la guerre devient activité de professionnels. A partir du moment où les choses se structures, il faut mettre des noms sur ces structures. Mettre des noms, c’est avoir le Pouvoir!

  4. Gilbert LAMBELET dit :

    Article très intéressant et excellente synthèse!

  5. Chantal pestre dit :

    Bonsoir Laurent un grand merci pour cet article une fois de plus passionnant et fouillé ainsi que pour les résultats du vote. Je vous souhaite une bonne soirée dominicale. Bien à vous Chantal PESTRE de Lyon.

  6. Yannick dit :

    Bonjour Laurent
    Peut on parler aussi de siège bactériologique lorsque les croisés mettaient des cadavres de pestiférés sur les catapultes pour les envoyer par delà les murailles de la ville assiégée? Cette méthode était elle efficace ?

    • Laurent Ridel dit :

      Bonjour Yannick, je ne connais pas cette pratique chez les croisés. L’exemple le plus couramment repris à propos des prémices de la guerre bactériologique est le siège de Caffa en Crimée (1346). Les assiégeants, des Tatars, auraient balancé leurs cadavres pestiférés dans la ville à l’aide de leur trébuchet. Le problème est que l’homme qui nous raconte ça, Gabriel de Mussis, ne se trouvait pas à Caffa lors de l’événement mais, bien au chaud chez lui en Italie. En 1422, la ville de Carolstein en Estonie aurait été bombardée de cadavres de soldats et de 200 charrettes de fumier. Mais la guerre bactériologique est bien plus ancienne : dès l’Antiquité, on balançait dans les puits des cadavres d’animaux et d’humains pour les empoisonner.

  7. François dit :

    Bonjour.
    Vraiment très intéressant pour un profane et ignare comme moi.
    Toutefois, qui est « faite », dans la phrase  » En 2e position, « Décoder les églises et cathédrales : un guide vous accompagne ». Une bonne chose de faite. » ? (question humoristique sur la mode du vocabulaire psittaciste).
    Cordialement.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimez visiter les églises ?

Téléchargez mon guide "Reconnaître les styles d'architecture". C'est gratuit.