La grande histoire des châteaux forts

Face à des adversaires de mieux en mieux armés, les châteaux forts n’ont cessé de se perfectionner. Mais à la fin du Moyen Âge, ils ne font plus le poids face aux moyens techniques des assiégeants. J’explique 600 ans d’architecture militaire à l’impertinente Lucie.

Le dialogue suivant est complètement fictif, mais la ressemblance avec des personnages réels n’est pas totalement fortuite.

Lucie : Tu dis que les châteaux ont évolué. Pour moi, un château fort, c’est toujours pareil : des tours, des remparts, un donjon, un pont-levis…  Seule leur disposition change.

Motte castrale à Saint-Sylvain d'Anjou

Motte castrale, reconstituée à Saint-Sylvain d’Anjou (Maine-et-Loire). L’exemple d’une fortification économique. Photo de Daniel Jolivet sur Flickr.com. Licence Creative Commons.

Moi : Pas du tout. Prends les premiers châteaux forts qui apparaissent avant l’an 1000. Ce sont essentiellement des constructions de bois et de terre.

Lucie : Ah oui, les gens de l’époque étaient pauvres et pas très avancés techniquement.

Moi : C’est un peu cliché ce que tu dis. La réalité est moins caricaturale. Au Xe siècle, émerge à travers le royaume une multitude de petits aristocrates locaux. Ils cherchent à se défendre contre leurs voisins et à imposer leur autorité sur les paysans du coin. Dans ce but, ils fondent ces châteaux de terre et de bois. Les paysans sont requis pour creuser des fossés. La terre extraite est accumulée pour former une enceinte ou une motte. On plante une tour en bois sur la motte et une palissade sur l’enceinte. Le château est terminé. Tout ça est l’affaire de quelques jours. Tu comprends donc le succès du château de terre et de bois. Il nécessite peu de moyens pour être bâti. D’ailleurs, c’est probablement la forme de château la plus répandue en France.

Lucie : Pourtant, tu ne m’en as jamais fait visiter…

Moi : Forcément. Il n’en reste généralement plus grand-chose dans le paysage. Ils ont été abandonnés. Les constructions en bois ont disparu. Leur relief subsiste parfois mais la forêt a souvent recouvert ces premiers sites fortifiés.

Lucie : Alors, quand sont apparus les châteaux en pierre ?

Moi : Eh bien, à peu près en même temps, au Xe siècle. Preuve que les gens d’avant l’an 1000 n’étaient pas aussi arriérés que tu le dis. Des seigneurs aux moyens plus importants comme le duc de Normandie ou le comte d’Anjou bâtissent des donjons quadrangulaires en dur. Tu te rappelles : on en a vu à Falaise, à Loches, à Nogent-le-Rotrou.

Le donjon de Loches

Le donjon quadrangulaire de Loches (Indre-et-Loire), édifié par le comte d’Anjou Foulques Nerra vers 1013-1015.

Lucie : Je me souviens de notre visite à Loches. C’est là où tu avais mangé un drôle de plat au restaurant. Et le lendemain, tu ne pouvais pas t’éloigner de 3 m des toilettes.

Moi : C’est tout ce que tu te rappelles de notre séjour à Loches ?

Lucie : Euh oui. Non je plaisante. C’est vrai que le donjon était impressionnant à l’extérieur. Mais en entrant, on découvrait une coquille vide.

Moi : Mais autrefois, il comprenait 4 étages : un cellier, une grande salle d’apparat, les appartements de la famille seigneuriale, et un sommet affecté aux militaires.

Lucie : Bref, il servait aussi bien à la résidence qu’à la défense.

Moi : Oui, ces donjons-résidence jouaient aussi un rôle militaire. Mais passif. Le châtelain comptait surtout sur les fossés et les murs (des murs épais, hauts et presque dépourvus d’ouvertures) pour repousser ou décourager les assauts.

Lucie : Je lis dans ton jeu. Mon intuition me dit que la tactique de se cacher à l’abri des murailles ne pouvait suffire à long terme.

Moi : En effet. Même si j’exagère un peu en disant que la défense se limitait à attendre la lassitude de l’ennemi. Les défenseurs décochaient bien quelques flèches. Mais dès la seconde moitié du XIIe siècle, cette tactique passive ne tient plus. Car les assaillants viennent sous les murs des châteaux avec des techniques et des engins de siège plus perfectionnés. Notamment ces machines à balancier dont j’ai parlé dans cette vidéo.

Face à de telles menaces, le château est contraint de se renforcer.

Château-Gaillard (Eure)

Château-Gaillard (Eure), un des premiers châteaux forts conçus pour la défense active.

Lucie : Ah, je sais, c’est à ce moment que les châteaux se dotent de ces… de ces… Tu sais, ces dents de pierre au sommet des murs.

Moi : Les créneaux et les merlons. En fait, les architectes des châteaux développent de nombreux autres dispositifs défensifs. Au sommet des murailles, ils installent par exemple des hourds et des mâchicoulis d’où les défenseurs peuvent décocher des flèches ou balancer des projectiles.

Lucie : Des hourds et des mâchicoulis… Ça ne me parle pas trop.

Moi : Je détaille tout ça dans cet article sur les éléments défensifs d’un château. De rectangulaires, les tours s’arrondissent et sont percées d’archères. Un corps de garde est dédié à la défense de la porte qui devient un édifice en lui-même. Là aussi, j’ai dû aborder le sujet.

Lucie : J’ai compris l’idée. On passe à une défense active. Pour un assaillant, approcher de la muraille, c’est risquer de se prendre une flèche ou d’être assommé par une pierre.

Moi : Bien. Finalement, tu lis peut-être un peu mon site…

Lucie : Et si je te disais que cette défense active est réduite à néant par l’arrivée d’une arme terrible : le canon. Le château prend alors le bouillon définitivement.

Moi : Pas mal, Lucie, mais tu vas un peu vite. Le château n’évolue pas seulement sous la contrainte militaire. À partir du XIVe siècle, de plus en plus d’aristocrates ressentent le besoin de vivre dans une résidence, certes fortifiée, mais confortable et agréable. Ce n’est quand même pas tous les jours la guerre !

Lucie : Un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Moi : Si tu veux. En tout cas, l’architecture de certains châteaux forts se raffine : le palais des papes à Avignon, Saumur, Vincennes, Mehun-sur-Yèvre… Les parties supérieures, moins exposées, s’ornent de lucarnes et de souches de cheminées décorées. Le seigneur quitte l’austère donjon pour s’installer dans un logis bâti dans la cour intérieure. Dans les pièces, des sculptures, des peintures murales et des carrelages multicolores apportent une touche de luxe.

Château de Saumur

Château de Saumur. Le rez-de-chaussée est peu ouvert pour des raisons militaires mais les parties hautes foisonnent d’épis de faîtage, de lucarnes et de souches de cheminées. Enluminure extraite des Très Riches Heures du duc de Berry. Wikimédia Commons

Lucie : Et le canon dans tout ça ? On y vient ?

Moi : Tu n’en as rien à faire des carrelages multicolores ?

Lucie : Je trouve le sujet trop terre à terre. Alors le canon ?

Moi : La guerre de Cent Ans (1337-1453) voit en effet l’utilisation de l’artillerie à poudre dans les sièges. Mais, détrompe-toi, cette innovation militaire n’a pas immédiatement tué les châteaux forts. D’une part, parce que les premiers canons ne sont pas très performants. Ils impressionnent plus par leur détonation assourdissante que par les dégâts provoqués par leurs boulets en pierre. D’autre part, parce que les châteaux, encore une fois, ne se laissent pas faire : ils améliorent leurs fortifications pour résister à cette arme technique. Les bâtisseurs épaississent les remparts, et construisent de grosses tours, elles-mêmes pourvues de canons. Les sièges se transforment en duel d’artillerie à poudre.

Siège de Moncontour

Siège de Moncontour par les Anglais et les Poitevins en 1370. Des canons soutiennent les assaillants. Enluminure extraite du manuscrit français 2643 (XVe siècle), Gallica/BNF

Lucie : Alors qu’est-ce qui a tué le château fort ?

Moi : À t’écouter, j’ai l’impression d’être un policier qui doit démasquer un assassin.

Même s’il n’est pas décisif dans un premier temps, le canon a cependant mis à genoux le vieux château fort. Tous les châtelains n’ont pas en effet les moyens d’adapter leurs forteresses à l’artillerie à poudre. Puis, dans la seconde moitié du XVe siècle, l’amélioration du canon pousse les châteaux du Moyen Âge dans la tombe. Les pièces se multiplient, les tirs se précisent, les boulets se métallisent. Leur puissance de feu contraint les garnisons à la reddition.

Lucie : Tu vois que j’avais raison. C’est bien le canon qui rétame les châteaux forts.

Moi : attends, laisse-moi terminer. L’agonie des châteaux doit autant au contexte politique. À la fin du XVe siècle, le royaume de France est pacifié à l’intérieur. Les seigneurs ne se font plus la guerre entre eux ; le roi l’interdit. En plus, le roi a triomphé de tous les grands aristocrates du royaume : le duc de Normandie, le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne… Aucun seigneur ne peut rivaliser avec la puissance de l’armée royale, aucun ne peut soutenir un siège face à son artillerie. Dans ces conditions, à quoi bon posséder un château fort ?

Les châteaux fondés au XVIe siècle, notamment les fameux châteaux de la Loire, n’ont plus de rôle militaire ou presque.

Le château Renaissance de Chambord

Le château Renaissance de Chambord, un édifice résidentiel et non plus militaire même si la tradition du château fort imprègne encore les bâtisseurs de ce chef-d’œuvre massif : on retrouve un donjon, des tours, et des douves…

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6 Responses

  1. Françoise dit :

    C’est bien d’avoir un “naïf ” qui pose des question Cela fait respirer le texte et permet de poser clairement les enjeux.

  2. LACOUR dit :

    Pas mal ce dialogue avec Lucie que j’ai survolé…..
    Il faut que je revienne en hier car j’ai loupé la visite de Loches que je connais bien.
    Continue Laurent….mais quel travail !

  3. Couffon dit :

    Monsieur Laurent Ridel, je suis intéressé pour votre travail décoder – églises et châteaux
    Je voudrais continuer c très intéressant.
    Pendant quelques semaines je ne pas de bonne condition pour vous répondre si vous pouvez continuer à mon envoyé les documents merci beaucoup

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