Le problème avec les châteaux cathares

Sur son site web, l’Occitanie met en avant le fait d’être la seule région de France à posséder des châteaux cathares. Ces forteresses qui dominent des paysages à couper le souffle sont pourtant bien peu cathares. Explications sur ce mythe.  

Montségur, Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar… ces châteaux se trouvent au pied des Pyrénées, dans les départements de l’Aude et de l’Ariège. Présentés comme des « bastions de la rébellion, de la résistance à l’Église catholique », ils attirent les touristes, impressionnés par leur situation inexpugnable et par leur aura mystérieuse. Le Graal y serait caché et le plan de Montségur trahirait un culte dédié au soleil.

Les historiens et les archéologues ont une autre vision.

Le château de Peyrepertuse
Le château de Peyrepertuse (Aude) s’étire sur 300 mètres, le long d’une crête (Remi Guillot/Wikimedia Commons).

La chute de Montségur

À l’intérieur d’un enclos fait de pals et de pieux, environ deux cents hommes et femmes brûlent dans un bûcher. Nous sommes le 16 mars 1244 à Montségur. Les condamnés sont des cathares, des chrétiens dissidents. Ils refusent l’autorité du clergé catholique, les prières, et l’humanité du Christ. Autant de conceptions scandaleuses et inacceptables pour le pape qui a ordonné contre eux une croisade une trentaine d’années auparavant.

Le bûcher de Montségur. Gravure colorisée d’Emile Bayard, 1880

Une partie de ces cathares s’était réfugiée à Montségur, forteresse perchée à 1200 m d’altitude. Il a fallu environ dix mois de siège pour que les croisés en viennent à bout. Malgré cette fin tragique, Montségur n’est pas un château cathare.

Des châteaux mal nommés

C’est la même conclusion que l’on peut dresser pour les autres châteaux que les livres et les offices de touristes vantent comme cathares : Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar, Termes… Déjà, parce que leur construction intervient en majorité après la croisade contre le catharisme. Les ruines de Montségur que les touristes admirent sont postérieures aux flammes du bûcher. Certes, ces châteaux peuvent remplacer d’anciens sites fortifiés dans lesquels les cathares ont pu trouver refuge. Il n’en reste pas moins qu’ils n’en sont pas les bâtisseurs. Seuls des aristocrates ont le droit d’ériger des châteaux. Et non un groupe religieux, aussi persécuté soit-il.

Château de Montségur
Apercevez-vous le château de Montségur ? Il est installé au sommet du pog (promontoire rocheux) à gauche, au second plan (Jcb-caz-11/Wikimedia Commons).

Le terme « cathare » pose un autre problème, peu abordé. L’historien Jean-Christophe Cassard le rappelle : le mot demeure inconnu dans le Midi médiéval. Entre eux, les cathares se nomment plutôt les « bons chrétiens » ; l’Église catholique les désigne comme « Albigeois » en référence à la ville d’Albi, ou « hérétiques ». D’ailleurs la croisade que le pape lance contre eux est appelée « croisade des Albigeois ».

Si ces châteaux de l’Ariège et de l’Aude sont si peu cathares, à quoi servaient-ils ? Pour le comprendre, il faut revenir sur un épisode peu connu de l’histoire de France.

Châteaux d’une frontière oubliée

Entre 1226 et 1255, la monarchie capétienne profite de la croisade contre les Albigeois pour prendre le contrôle du Languedoc. Le roi Louis IX installe un représentant à Carcassonne, le sénéchal, qui se charge de mettre en défense les territoires acquis. Car non seulement, il faut se protéger d’une potentielle révolte des seigneurs locaux, mais aussi se méfier du nouveau voisin : le roi d’Aragon. À l’époque, l’Aragon s’étend de part et d’autre des Pyrénées. Le Roussillon et la Cerdagne, soit l’actuel département des Pyrénées-Orientales, sont par exemple aragonais.

château de Puivert
L’entrée du château de Puivert est défendue par une tour-porche de plan carré (Barrancosmarc/Wikimedia Commons)

Afin de surveiller cette frontière sensible entre Roussillon et Languedoc, les Capétiens ou leurs fidèles vassaux reprennent les anciens châteaux de la région pour les renforcer. Une fonction qu’ils assumeront plusieurs siècles, jusqu’en 1659. Alors, le cardinal Mazarin et le roi d’Espagne, successeur des rois d’Aragon, s’entendent, à l’occasion du traité des Pyrénées, sur une nouvelle frontière déplacée au sud.  

Les châteaux dits cathares sont donc pour beaucoup des forteresses royales. Même dépourvus de leur aura religieuse, ils méritent d’être visités. Les quelques photos suivantes suffisent à le prouver.

Les « citadelles du vertige »

La liste des châteaux dits « cathares » est incertaine. Wikipédia recense 20 sites. Certains auteurs osent inclure Carcassonne ou Foix. Voici une sélection.

Montségur

Les vestiges actuels sont postérieurs à la tragédie du bûcher, on l’a dit. Ils sont probablement construits par Guy II de Lévis, le seigneur français qui récupère Montségur débarrassé des cathares. Il n’a pas les mêmes moyens que le roi de France d’où la modestie du château par rapport à Peyrepertuse ou Puilaurens.

Château de Montségur
Le plan vaguement pentagonal de Montségur. A gauche, les vestiges de la tour-maîtresse (M-Dan/Wikimedia Commons)

Les investigations archéologiques ont montré que le château au temps des cathares, le castrum, occupait plus de surfaces et incluait un village. Au grand dam des amateurs d’ésotérisme, les sondages n’ont révélé ni grottes ni souterrains cachés.

Puilaurens

Jusqu’en 1659 et donc ce traité des Pyrénées déjà mentionné, Puilaurens était la forteresse la plus méridionale du royaume de France. Pour sa fortification dès 1255, le sénéchal de Carcassonne n’a pas hésité à déplacer un village. Accessible par une rampe en chicane, c’est le château le mieux conservé de notre ensemble.

Plan château de Puilaurens
Le seul accès au château passe par une rampe en chicane (zone verte à gauche). Le visiteur arrive ensuite dans une première enceinte. D’où il peut accéder à une deuxième enceinte, la haute cour du château protégé par un donjon carré. Le plan irrégulier de la forteresse de Puilaurens s’explique par le fait que les bâtisseurs ont voulu épouser le relief (Guillaume Paumier/Wikimedia Commons)

Quéribus

De là-haut, on peut surveiller toute la plaine de Roussillon jusqu’à la mer. Il suffisait de 7 soldats pour le défendre.

Château de Quéribus
Petit château mais paysage grandiose (Jcb-caz-11/wikimedia Commons)

Puivert

Lui est encore moins cathare que les autres puisque les bâtiments actuels sont tardifs, du XIVe siècle. Le donjon accueille au 4e niveau une curieuse salle dite des musiciens.

Culot de la salle des musiciens
Culot sculpté de la salle des musiciens à Puivert. L’homme porte un orgue portative. Les culots voisins figurent d’autres instruments. Font-ils écho à la destination festive de la salle ? En tout cas, ces sculptures montrent un souci décoratif étonnant dans ces rudes forteresses (Romain Bréguet/Wikimedia Commons)

Peyrepertuse

Le roi Louis IX achète ce site époustouflant en 1239 et complète le château ancien par le donjon san-Jordy (aucun rapport avec un bébé chanteur des années 2000). San Jordy signifie en langue d’oc Saint Georges.

Château de Peyrepertuse
A l’image de Peyrepertuse, les châteaux reconstruits par le roi en Languedoc adoptent les caractéristique de l’architecture militaire philippienne : tours rondes et archères (H Zall/Wikimedia Commons).

Mieux que cathares

Si l’expression « châteaux cathares » ne convient pas, comment les appeler ? Conscient que les ruines actuelles n’ont jamais vu de cathares, le département de l’Aude tourne la difficulté en les nommant « châteaux du pays cathare ». La formule me gêne autant. Peut-on parler d’un pays cathare ? Cela suppose l’existence d’une identité cathare. Or, je pense que les habitants se sentent aussi cathares que Gandhi se sentait allemand. Les cathares étaient très minoritaires dans la population (au mieux, 5 % dans les villes les plus marquées). Les derniers disparurent dans le courant du XIVe siècle.

Château de Puilaurens
Comment est-il possible d’attaquer le château de Puilaurens avec un tel relief ? (Blue Breeze wiki/Wikimedia Commons)

Alors, quel nom donner ? L’historien Henri Paul Eydoux les appelait « châteaux des Corbières » en référence au massif des Corbières où beaucoup se trouvent, mais pas Montségur. Mort en 2020, l’historien Michel Roquebert les désignait comme « les citadelles du vertige » pour souligner leur site perché. L’expression est néanmoins plus poétique que géographique.

En fait, difficile de trouver une bonne proposition. « Châteaux cathares » agit aujourd’hui comme un argument touristique, voire commercial. L’expression parle au grand public. Je conclus donc par ma proposition : châteaux « cathares ». Des guillemets pour montrer l’ambiguïté de l’adjectif.

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12 Responses

  1. Louis Servranckx dit :

    La visite de plusieurs châteaux « cathares » il y a plus de 10 ans , m’a laisser un souvenir inoubliable .

  2. Jack Leroy dit :

    Pour le plaisir de vous lire tous les dimanches matin, avec des sujets autant passionnant qu’ originaux, Merci, on en redemande !
    Bon dimanche
    Jack

  3. Mireille FISCHER dit :

    Merci de votre récit. Je pensais, comme la plupart, que les châteaux avaient été construits avant l’arrivée des cathares.
    C est avec joie que je lis tous les dimanches votre article

    Encore merci et continuez

  4. Mi. Ka dit :

    Bonjour et merci Laurent: vous avez bien fait, en ce 28 mars, de remettre nos pendules à l’heure en ce qui concerne les châteaux « cathares ». Je faisais partie de ceux qui y croyaient!!! Deux petites remarques. Dans votre paragraphe sur l’Aragon ancien, le Roussillon et la Cerdagne se trouvent dans les Pyrénées orientales, et non pas atlantiques, me semble-t-il. Et, à propos du culot de Puivert, je crois qu’on appelait cet orgue portable un positif; peut-être que des musiciens confirmeront ce que j’avance… Encore merci et continuez à nous régaler!

    • ANTONELLO Pierre dit :

      Bonjour Mi.Ka ,
      Concernant vos deux remarques :
      1 ) Pyrénées Orientales , bien sûr
      2 ) il s’agit d’un orgue portable ou à main , courant au Moyen Age, appelé également organetto,…et non un Orgue Positif qui est autre chose.
      Pierre Antonello du Gers

  5. vincent ramnoux dit :

    Bonjour,
    Excellent article qui permet de démystifier l’appellation de ces châteaux, sans en enlever l’intérêt historique.
    En attendant votre nouvelle parution avec impatience.
    Vincent

  6. Laurent Ridel dit :

    Merci Vincent, Mi.ka, Mireille, Jack et Louis d’avoir laissé un message. Merci à Pierre aussi qui m’épargne une réponse. Quand j’ai écrit cet article, j’avais sûrement la tête à l’ouest et ça donne une étourderie comme « Pyrénées-Atlantiques ».

  7. Merci pour cette salutaire mise au point ! Comme avec les chemins de Saint-Jacques de Compostelle (d’une importance réelle mais démesurément exagérée par la mode), la pression économique du tourisme vient malencontreusement soutenir les délires “zozotériques” de certains milieux — dont je soulignerai au passage le manque de cohérence sur le plan de leurs croyances, mélangeant souvent sans vergogne dans leur rejet réactionnel des “doctrines officielles” le soutien aux martyrs Cathares, celui à l’Église catholique (la bonne, c’est-à-dire la leur, celle de Jean, pas la mauvaise, celle de Pierre), celui au Roi (soutien de la Tradition, avec un T majuscule), la chasse aux trésors templiers et wisigothiques, l’alchimie, les Rose-Croix, la franc-maçonnerie, voire les extraterrestres…

  8. Mireille Schaedgen dit :

    des châteaux dits cathares , je garde un souvenir particulièrement « essouflé » pour la montée , mais quel paysage à l’arrivée ! quels que soient les bâtisseurs , ils ont fait des prouesses lorsque l’on pense aux moyens de l’époque

  9. Jean Shields dit :

    Merci !
    Nous avons eu la chance d’avoir un guide privé et une conference sur le site de Montsegur … inoubliable …
    Et vous confirmez tout ce qui nous a été mentionné… il y a aussi des vestiges à flanc de montagne des « vrais » bons hommes et bonnes femmes .

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