Notre-Dame de Paris : j’y retourne après la restauration

Plusieurs années de chantier, une cathédrale rouverte, et pourtant la même pénombre qu’avant. Récit d’une visite où j’ai surtout cherché à mesurer ce qui, dans Notre-Dame, appartient encore au Moyen Âge.

Il y a quelques mois, j’ai profité d’un passage à Paris pour visiter la cathédrale Notre-Dame rouverte à l’issue de plusieurs années de restauration (2020-2024). Voici quelques points qui m’ont interpellé : le maintien d’une certaine obscurité, le passage d’une architecture de quatre à trois niveaux, les sculptures de la façade et de la clôture de chœur, les vitraux aux scènes énigmatiques…

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S’approcher de la façade, c’est devenu compliqué

Quand on veut visiter la cathédrale, une file d’attente descend souvent jusque sur le parvis. Pour des raisons de sécurité, on ne circule plus librement : un parcours balisé conduit tout droit à l’entrée. Impossible désormais de flâner devant la façade occidentale. Le visiteur en est un peu frustré.

C’est d’autant plus dommage que l’un des grands intérêts de Notre-Dame tient précisément à ses trois portails sculptés au pied de la façade.

Détail d'un portail de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Les écoinçons en bas. Les grandes statues de l'empereur Constantin, d'anges et de saint Denis, et enfin, à droite, on aperçoit les signes du zodiaque.
Détail du portail de la Vierge, cathédrale Notre-Dame de Paris. Les écoinçons sculpté en bas. Les grandes statues de l’empereur Constantin, d’anges et de saint Denis, et enfin, à droite, on aperçoit quelques signes du zodiaque.

De près, on découvre dans les écoinçons, ces surfaces coincées entre les arcs, une série d’animaux et même un homme serrant une hache. Les grandes statues situées au-dessus, elles, restent visibles de loin. Mais les détails logés sur les côtés des portes demandent qu’on s’approche : un bélier, un taureau, un couple, un lion. Soit les signes du zodiaque, le couple figurant les Gémeaux.

Le périmètre de sécurité, qui tient les visiteurs à distance du pied de l’édifice, rend tout cela presque impossible à observer.

Viollet-le-Duc : reste-t-il du Moyen Âge dans ces portails ?

La façade m’intéressait pour une autre raison. Je voulais mesurer l’empreinte de Viollet-le-Duc. Associé à l’architecte Jean-Baptiste Lassus, il a reçu dans les années 1840 la mission de restaurer Notre-Dame. On répète volontiers que leur intervention fut si lourde que la cathédrale relève désormais davantage du XIXe siècle que du Moyen Âge. Je voulais vérifier ce jugement sur les portails, où les deux architectes ont beaucoup travaillé.

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Un outil précieux existe : la photographie ancienne. La Bibliothèque nationale de France a mis en ligne des clichés pris par Girault de Prangey, un pionnier du procédé, dès 1841. Ces images montrent les portails quelques années avant l’intervention de Viollet-le-Duc et de Lassus. La comparaison avec l’état actuel devient possible. La qualité est médiocre, mais elle suffit à repérer les changements.

Portail du Jugement Dernier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, vers 1230 et restauré au XIXe siècle
Portail du Jugement Dernier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, vers 1230 et restauré au XIXe siècle

Prenons le portail du Jugement dernier, au centre de la façade, celui par lequel on entre aujourd’hui. Viollet-le-Duc a restitué l’ensemble du tympan. Au XVIIIe siècle, la porte avait été surélevée pour faciliter le passage des processions, et le trumeau, le pilier central, supprimé. L’architecte a rendu le trumeau, le linteau et la totalité du tympan. Pour le reste, la surprise est venue de l’absence de retouches : l’atelier Geoffroy-Dechaume qui travailla pour les architectes n’est pas intervenu sur les sculptures encore en place. Une exception de taille concerne les ébrasements, sur les côtés, où les statues des apôtres, jetées à terre en 1793 par les révolutionnaires parisiens, ont été entièrement refaites.

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Portail du couronnement de la Vierge
Portail du couronnement de la Vierge

Le portail de la Vierge a encore moins changé. À première vue, rien n’a bougé. On y retrouve les trois registres (bandes) du tympan :

  • des prophètes assis en bas,
  • la Dormition de la Vierge, où Marie est étendue sur son lit de mort,
  • le Couronnement de la Vierge auprès de Jésus.

Une seule différence saute aux yeux (enfin pas tant que ça) : la statue du trumeau. Sur le cliché de 1841, une Vierge à l’Enfant trop petite occupe l’emplacement. Aujourd’hui, une autre Vierge à l’Enfant occupe la place, plus haute, mieux ajustée. Retenez cette statue disparue. Je crois l’avoir retrouvée à l’intérieur.

Une cathédrale toujours sombre

L'intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Paris
L’intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Ma première impression, en entrant, a été celle d’une nef obscure. J’avais visité Notre-Dame en 2015 et je la trouvais déjà sombre. Le décapage des murs et des voûtes, longtemps noircis par la pollution et la fumée des cierges, n’y a pas changé grand-chose. Ce samedi ensoleillé, il fallait maintenir les lustres allumés pour que les visiteurs ne tâtonnent pas dans les allées.

J’ai longtemps mis cette pénombre sur le compte des vitraux colorés, qui tamisent la lumière. Ceux des grandes roses médiévales comme ceux ajoutés au XIXe siècle assombrissent sérieusement la cathédrale. Mais ce n’est sans doute pas la seule cause. L’architecture y contribue.

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Une coupe de l’édifice le montre.

Coupe de la nef de la cathédrale de Paris.
Coupe de la nef de la cathédrale de Paris.

La structure est pyramidale. Au milieu domine un vaisseau central, épaulé de chaque côté par deux bas-côtés, alors que la plupart des cathédrales n’en possèdent qu’un. Au-dessus des bas-côtés courent des tribunes, une galerie dont la fonction reste incertaine, sinon de contrebouter le vaisseau. Plus tard, on a encore ajouté des chapelles latérales.

Tout cet empilement pèse sur l’éclairage. Au rez-de-chaussée, seules les chapelles latérales ont des fenêtres. Pour atteindre le vaisseau central, la lumière doit franchir les deux bas-côtés, et elle s’affaiblit au passage. Le problème se répète, un peu atténué, au niveau des tribunes. Résultat, le vaisseau central de Notre-Dame n’est réellement éclairé que par ses fenêtres hautes. À Amiens, privée de tribunes, la lumière atteint directement le vaisseau dès le premier étage.

Et encore, la situation s’est améliorée. À l’origine, Notre-Dame comptait quatre niveaux : grandes arcades, tribunes, baies rondes appelées oculi, fenêtres hautes. Cette disposition réservait la lumière aux étages supérieurs. Vers 1225, l’étagement a été revu : les arcades et les tribunes sont restées, les oculi ont disparu, et les fenêtres hautes se sont allongées d’autant. L’édifice reste sombre, mais il l’aurait été davantage. Viollet-le-Duc a d’ailleurs voulu rétablir cet étage de baies rondes autour de la croisée du transept. Quelques travées seulement en portent la trace.

L'étagement de la cathédrale de Paris. À droite, les niveaux anciens restitués par Viollet-le-Duc. À gauche, la nouvelle disposition à partir du 1225 environ.
L’étagement de la cathédrale de Paris. À droite, les niveaux anciens restitués par Viollet-le-Duc. À gauche, la nouvelle disposition à partir du 1225 environ.

La clôture de chœur, médiévale et non pastiche

Un autre élément m’a retenu : la clôture de chœur. Lors de ma première visite, je l’avais négligée, persuadé qu’il s’agissait d’un pastiche fabriqué au XIXe siècle. Un cartel m’a détrompé. La clôture est bien médiévale. Seule la polychromie qui la recouvre date de la grande restauration.

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la clôture de chœur, début du XIVe siècle
la clôture de chœur, début du XIVe siècle

Elle fait le tour du chœur. Elle protégeait de la foule, du bruit et des courants d’air les chanoines qui priaient de l’autre côté. Sa série de sculptures raconte la vie du Christ et de Marie. Grâce à la peinture, les personnages semblent presque vivants.

Une scène mérite qu’on s’y attarde, le massacre des Innocents. Rappel de la mise en place de l’histoire : les Rois mages passent par la cour d’Hérode, roi de Judée, et lui annoncent la naissance à Bethléem du futur roi des Juifs. Hérode, qui porte lui-même ce titre, prend peur. Il envoie des tueurs égorger tous les nouveau-nés de la ville. C’est ce que nous montre la sculpture.

Massacre des innocents, sculpture de la clôture de chœur, début du XIVe siècle.
Massacre des innocents, sculpture de la clôture de chœur, début du XIVe siècle.

La violence de la scène fait oublier un détail : autour de la tête d’Hérode s’agitent de petits monstres noirs. Des démons. Le sculpteur a voulu signifier que l’ordre criminel lui était soufflé par eux. Ils occupent tout le palais, jusqu’aux fenêtres de l’étage.

La suite est connue. Un ange prévient Joseph et Marie, la famille fuit en Égypte. La scène voisine la montre : Joseph tirant l’âne, Marie serrant Jésus contre elle. Un détail amuse. Le peintre du XIXe siècle a raté le regard de la Vierge. Elle louche.

La fuite en Égypte. Détail de la clôture de chœur (vers 1300)
La fuite en Égypte. Détail de la clôture de chœur (vers 1300)

La clôture sculptée court presque tout autour du chœur. À l’est, une portion a été remplacée par une grille que personne ne regarde. Elle m’a intéressé, parce qu’elle est surmontée d’une série de couronnes. Sous chaque couronne, difficile à lire car placée à l’envers, se cache une lettre : un N. Napoléon III, sous le règne duquel Viollet-le-Duc a conduit le chantier, dans les années 1850 et 1860.

Ce que la restauration des années 2020 a vraiment changé

Le véritable apport de la dernière restauration, à mes yeux, ce sont les chapelles. Dix ans plus tôt, leurs murs disparaissaient sous la crasse et les visiteurs, moi compris, passaient devant sans les voir. Le nettoyage a révélé des peintures qui n’avaient rien de sinistre. Encore une œuvre de Viollet-le-Duc, même s’il ne tenait pas le pinceau : il en a fourni les dessins. Aujourd’hui, les chapelles du déambulatoire attirent de nouveau le regard, et les chapelles axiales ont retrouvé leur ciel étoilé. Avant, on se serait cru dans une caverne.

Les chapelles axiales restaurées et le reliquaire de la couronne d'épines
Les chapelles axiales restaurées et le reliquaire de la couronne d’épines

Au centre de ces chapelles trône un mobilier neuf, le reliquaire de la couronne d’épines. La cathédrale conserve cette relique que saint Louis avait achetée auprès de banquiers vénitiens au XIIIe siècle. Elle n’est exposée qu’à certains moments de l’année ; le reste du temps, le reliquaire demeure vide. L’objet est signé du designer Sylvain Dubuisson, avec plusieurs artisans.

Deux Vierges à l’Enfant, face à face

Une cathédrale dédiée à Notre-Dame compte forcément quelques Vierges à l’Enfant.

Comparaison de deux vierges à l'enfant dans la cathédrale
Comparaison de deux vierges à l’enfant dans la cathédrale

La plus célèbre porte le nom de Notre-Dame de Paris, ou la Vierge au pilier, car elle s’adosse à un pilier de la croisée du transept. Elle règle une question laissée en suspens. La statue du trumeau du portail de la Vierge, on l’a vu, a été remplacée par une figure plus grande. L’ancienne n’a pas été détruite : c’est elle que l’on admire aujourd’hui à l’intérieur, transférée là par Viollet-le-Duc une fois le portail achevé. Les formes concordent, j’en suis à peu près sûr.

La deuxième Vierge à l’Enfant accueille le visiteur dès l’entrée. On l’appelle la Vierge de Vassé, du nom du sculpteur Antoine Vassé, qui l’a réalisée en 1722, ou encore Notre-Dame des étudiants, sans que le lien avec les étudiants soit évident.

Placer les deux statues côte à côte, c’est lire l’évolution du genre. Même sujet, traitement opposé.

La Vierge médiévale est élancée et cambrée. Elle adopte le contrapposto des XIIIe et XIVe siècles, cette silhouette en S née d’un déhanché accentué. Il facilite le port de l’Enfant et passe alors pour plus élégant. La Vierge de Vassé, elle, est plus ramassée.

Détail des deux vierges à l'enfant.
Détail des deux vierges à l’enfant.

Les détails confirment l’écart. La médiévale porte couronne et sceptre : le sculpteur la montre en Reine du Ciel, pas seulement en mère. Son visage est régulier mais peu réaliste, avec des sourcils placés très haut. Son drapé reste convenu, moins toutefois que celui des Vierges romanes. Chez Vassé, le tissu épouse le corps et les plis sonnent juste : en bon élève du classicisme, il maîtrise l’anatomie et le poids des étoffes.

Les attitudes s’opposent aussi. La Vierge médiévale a le visage grave, comme si elle connaissait déjà les souffrances promises à son fils. La Vierge de Vassé esquisse un sourire. Son Enfant paraît plus heureux : celui de la statue médiévale a le visage d’adulte peu avenant qu’on retrouve sur tant d’œuvres de l’époque. L’enfant médiéval est vêtu, celui de Vassé presque nu.

D’un côté, une reine, une noble dame de l’art courtois du XIVe siècle. De l’autre, une mère et son enfant comme on aurait pu en croiser au XVIIIe siècle, plus naturels, le visage à peine idéalisé.

La rose occidentale : un manuel de morale

Notre-Dame possède parmi les plus grandes roses de France. La rose sud atteint 12,90 mètres de diamètre. C’est pourtant la rose occidentale, celle que l’on a dans le dos en entrant, qui porte l’iconographie la plus originale.

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En son centre trône une Vierge à l’Enfant. Rien que de très classique. Autour se tiennent des personnages munis de phylactères, des prophètes de l’Ancien Testament qui annoncent la venue du Christ. Classique encore. L’originalité se loge sur les troisième et quatrième couronnes.

Les énigmatiques médaillons de la rose occidentale, XIIIe siècle
Les énigmatiques médaillons de la rose occidentale, XIIIe siècle

Un personnage tourne le dos, un autre fait face à une statue ; au-dessus, des femmes couronnées, des reines assises sur un trône.

Ces figures représentent les vices et les vertus, sous forme d’allégories. Elles enseignaient aux chrétiens la bonne attitude : tendre vers la vertu, s’écarter du vice. On peut douter que la leçon ait porté, tant ces images sont hautes et lointaines.

Les vices d’abord. Un personnage s’éloigne d’une forme peu lisible, sans doute un animal : la lâcheté. Un autre prie une idole : l’idolâtrie, l’attachement au culte païen. Un troisième dégaine son épée contre un religieux, personnage par nature pacifique : la colère.

Les vertus ensuite. Une femme tient un médaillon où figure un bœuf, symbole de tranquillité : la patience. Une autre présente un calice et une croix : la foi, la croyance au sacrifice du Christ mort pour l’humanité. Une troisième, plus énigmatique, tient une couronne : sans doute l’espérance, la confiance de gagner le royaume céleste après la mort.

Le système fonctionne par paires opposées : la colère contre la patience, l’idolâtrie contre la foi. La dernière paire cloche. La couardise se retrouve face à l’espérance, alors qu’elle devrait affronter la force. Une restauration a peut-être inversé deux figures.

Retour à la façade

Ces médaillons bouclent la visite. Les mêmes vices et vertus figurent sur la façade occidentale, celle dont le périmètre de sécurité tient désormais les visiteurs éloignés.

Les vices et vertus sont aussi en façade
Les vices et vertus sont aussi en façade

Vous retrouvez les femmes assises tenant des médaillons, et sous elles de petites scènes. La couardise s’y enfuit, peut-être devant un escargot. La colère y tire l’épée contre un religieux. Qui peut approcher du pied de la cathédrale s’amusera à identifier les autres.

Par sa récente restauration, la cathédrale Notre-Dame de Paris a retrouvé sa splendeur. C’est une étape incontournable pour l’amateur de patrimoine. Mais d’autres églises, moins connues, moins médiatiques, méritent votre visite. Retrouvez-les dans mon guide téléchargeable des plus belles églises.

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L’AUTEUR

Laurent Ridel

Ancien guide et historien, je vous aide à travers ce blog à décoder les églises, les châteaux forts et le Moyen Âge.

Ma recette : de la pédagogie, beaucoup d’illustrations et un brin d’humour.

Laurent Ridel

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