Albi, la cathédrale la plus originale de France

Sainte-Cécile d’Albi fait partie des cathédrales incontournables en France. Ce n’est ni la plus belle ni la plus vaste. Mais son intérieur préservé offre aux visiteurs l’occasion rare d’appréhender l’aspect d’une grande église à la fin du Moyen Âge.

Cathédrale Albi
Construite en brique, la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi domine la rivière du Tarn.

Car nos cathédrales ont beaucoup changé depuis 500 ans : perte de leurs peintures monumentales, renouvellement du mobilier, disparition d’éléments architecturaux. À Albi, vous pourrez remonter le temps ; l’église conserve miraculeusement son décor peint et son chœur clos.

Lors de votre visite, méfiez-vous de votre première impression. À l’extérieur, l’église ressemble à une forteresse. Mais, une fois le portail franchi, vous croirez être entré dans un palais. Sous des airs sévères, Sainte-Cécile cache un cœur d’or. Un double visage déstabilisant.

La cathédrale-forteresse

C’est une erreur de dire que le 15 août 1282, l’évêque Bernard de Castanet pose la première pierre du monument. Car de pierres, il n’y en a pas. Sainte-Cécile d’Albi est une cathédrale de briques, la plus grande du monde en ce matériau. Un choix banal en Occitanie : les bâtisseurs locaux ont souvent préféré employer ces blocs d’argiles, faciles à produire et à mettre en œuvre.

La particularité d’Albi se situe plutôt dans son aspect militaire. Les murs, peu ouverts et dépourvus de décor, sont aussi accueillants qu’un rempart de château fort. La tour unique a un faux air de donjon. À l’image du palais épiscopal voisin, la cathédrale semble chercher à intimider un adversaire. Mais quel ennemi peut bien menacer une église ?

L’évêque bâtisseur Bernard de Castanet n’en manque pas. Il exerce dans la capitale du catharisme. Ne surnomme-t-on pas les cathares les « Albigeois » ? Même si cette dissidence chrétienne bat de l’aile en cette fin du XIIIe siècle, les cathares sont encore nombreux. Or, ils refusent toute légitimité au clergé catholique. Dont l’évêque est la figure de proue locale. Autre menace pour le prélat : l’élite bourgeoise, cathare ou non, qui prétend diriger la ville à sa place.

Mur cathédrale d'Albi
L’intimidante cathédrale Sainte-Cécile d’Albi

Bref, Albi est un enjeu de pouvoir doublé d’un foyer d’hérésie. D’où le caractère symbolique de la nouvelle cathédrale Sainte-Cécile : cette forteresse rouge brique est plantée pour affirmer la puissance de l’Église et de son évêque face aux perturbateurs de l’ordre politique et religieux. « Une architecture militaire et militante », résume l’historien Julien Théry.

Une variante du gothique

L’évêque a un troisième ennemi : le roi de France. Lui aussi essaie d’étendre son pouvoir sur la ville au détriment de l’autorité épiscopale. Dans ce contexte, on peut comprendre que Bernard de Castanet ne se laisse pas séduire par les sirènes du gothique rayonnant. Sainte-Chapelle de Paris, basilique Saint-Denis, cathédrale de Carcassonne…, cette architecture triomphe sur les terres royales. Pour Castanet, pas question que ce vecteur du soft-power capétien affecte son projet de cathédrale.

Sainte-Cécile sera donc gothique, mais teintée de traditions régionales : en somme, du gothique méridional. Le nouvel édifice possédera des voûtes d’ogives, mais pas d’arcs-boutants. Il adoptera l’arc brisé, mais refusera la division classique de la nef en 3 vaisseaux. L’aspect et le plan d’Albi sont aussi influencés par les principes architecturaux des couvents des ordres mendiants. À savoir les franciscains et dominicains, alors très populaires.

Or, Bernard de Castanet les apprécie autant. Dans le rang des Dominicains sont recrutés les fameux inquisiteurs chargés de traquer les cathares…

Nef et orgue de la cathédrale d'Albi
La nef est très ouverte à Albi grâce à l’absence de rangées de piliers ou de colonnes. L’intérieur est couvert de peintures. On en parle plus bas.

Une église dans l’église : le chœur clos

Abandonnons Bernard de Castanet à son combat contre l’hérésie. Sautons le temps jusqu’à la fin du Moyen Âge. Nous sommes arrivés dans les années 1470. L’évêque (devenu archevêque) est alors Louis Ier d’Amboise. Il appartient à une pléthorique famille de serviteurs de l’État et de l’Église. C’est lui qui achève la cathédrale, deux cents ans après les premières briques posées.

Comme les coffres de Louis Ier regorgent encore d’argent, il poursuit les travaux par des aménagements intérieurs. Son grand projet : construire un chœur clos pour les chanoines, le clergé de la cathédrale. À l’abri des murs du chœur clos, les chanoines peuvent mener leurs 8 offices religieux quotidiens. Une sorte d’église dans l’église, au sein de laquelle les clercs sont isolés des fidèles. Et aussi des courants d’air…

Choeur clos et jubé d'Albi
Au sein du chœur clos, les chanoines s’installent le long des murs dans des stalles en bois. Au fond, le jubé cache la nef, réservée aux laïcs.

D’autres cathédrales connaissent ce dispositif architectural. Mais la particularité d’Albi est de le posséder encore, presque intact. Pourtant, pendant la Révolution, l’évêque s’apprêtait à le détruire. Les chanoines venaient d’être chassés ; le chœur clos ne servait plus. Alerté par un citoyen, le ministre des Cultes s’est heureusement opposé au projet de démolition.

Le double visage des peintures

Les coffres de l’archevêque Louis Ier d’Amboise débordaient tellement qu’il ne s’est pas contenté d’achever la cathédrale et de bâtir ce chœur clos. Vers 1480, il fait peindre tout le revers de la façade occidentale. Une gigantesque peinture de 15 m sur 18, représentant le Jugement dernier. Le Christ y convoque les hommes et les femmes pour qu’ils répondent de leurs actes. Les mauvais chrétiens sont envoyés dans un enfer ténébreux. Des démons et des animaux fantastiques leur font endurer d’horribles supplices dont les peintres se sont plus à imaginer les détails.

Jugement dernier à Albi
Sur l’effroyable peinture du Jugement dernier, les coupables de gloutonnerie sont forcés d’avaler des serpents et un liquide dégoûtant.

À ce tableau sombre s’opposent les peintures plus tardives des tribunes et surtout des voûtes. Les couleurs s’éclaircissent ; l’esprit de la Renaissance italienne anime les coups de pinceaux. Au même moment, à plus de 1000 km de là, le génial Michel-Ange s’exténue à peindre les voûtes de la chapelle Sixtine. À Albi, les artistes — probablement des gens de Bologne ou des environs — ont recouvert les voûtes d’un bleu azur, évoquant le Ciel. Sur ce fond lumineux évoluent une centaine de personnages bibliques et de saints. Les yeux levés vers ce magnifique décor céleste, le visiteur ne saura où donner de la tête.

Voûte de la cathédrale d'Albi
Sainte Marie l’Égyptienne et le pape Sylvestre, deux figures parmi celles peintes sur les voûtes de la cathédrale.

Albi est la seule cathédrale du pays à avoir conservé — presque entièrement — son décor peint ancien. Une raison supplémentaire pour visiter Sainte-Cécile. Remarquez qu’aucune autre cathédrale française n’est dédiée à cette martyre romaine du Ve siècle, considérée comme la patronne des musiciens. Décidément, Albi mérite bien son titre d’originale.

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2 Responses

  1. Carrasco Michel dit :

    Bonjour Laurent.
    Merci pour cette belle présentation de la cathédrale d’Albi. Je suis certain que, malgré leur silence, bon nombre de vos lecteurs auront envie de découvrir ce joyau qui m’a personnellement ému dans mon enfance, il y a très longtemps!
    En effet, en tant que membre d’une manécanterie genre « La croix de bois », j’ai eu la chance de chanter dans les plus beaux édifices religieux de France et d’ailleurs. Et, pour nous, les jeunes soprano et alto des années 60, cette cathédrale avec ses peintures murales ô combien souvent dénudées, restera comme « la plus sexy » de toutes tant nous avions du mal à fixer notre attention sur le chef de chœur!
    Vivement le prochain article. Bonne continuation et bonne fin de vacances
    MI.KA

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