Le christianisme médiéval, religion du rouge

Regardez les vitraux ou les peintures religieuses : au Moyen Âge, l’Église semble accorder une place spéciale au rouge. Que symbolise cette couleur ?

« Plus on avance dans le temps, plus le christianisme semble devenir une religion du rouge et du sang », analyse Michel Pastoureau. Depuis une dizaine d’années, cet historien étudie les 6 principales couleurs du Moyen Âge : noir, blanc, bleu, vert, jaune et rouge. Selon l’auteur, chacune a une connotation, un symbolisme particulier. Dans une peinture ou un vitrail, l’utilisation de telle teinte ne serait donc pas innocente. Vérifions-le sur l’une des œuvres les plus marquantes du Moyen Âge finissant.

Tableau : le couronnement de la Vierge
Le Couronnement de la Vierge (1453-1454), par Enguerrand Quarton. Une peinture destinée à orner un retable. Musée Pierre de Luxembourg à Villeneuve-lès-Avignon

Le triomphe du rouge

En travaillant sur cet article, l’une des premières images qui m’est venue à l’esprit est ce magnifique tableau d’Enguerrand Quarton, le Couronnement de la Vierge.

Ne vous y trompez pas : ce n’est pas une peinture à l’huile, mais une tempera. Les pigments broyés et mélangés à de l’eau sont liés avec de l’œuf entier ou avec le jaune seulement. Parmi ces pigments, le peintre a employé le vermillon. Cette matière de haute qualité, obtenue à partir de sulfure et de mercure, fait éclater les rouges de ce tableau. Le père Noël en serait presque jaloux.

Si Enguerrand Quarton a employé cette couleur, ce n’est pas seulement pour son éclat et sa longue conservation. C’est aussi parce qu’elle convenait parfaitement aux personnages traités. Ce tableau est en fait un résumé haut en couleur de l’utilisation symbolique du rouge au Moyen Âge.

Couleur du sang et du pouvoir

La Trinité
La Trinité (Dieu, le Christ et la colombe du Saint-Esprit) aux côtés de la Vierge. Détail du Couronnement de la Vierge (1453-1454), par Enguerrand Quarton. Musée Pierre de Luxembourg à Villeneuve-les-Avignon (Jean-Louis Mazières, CC BY-NC-SA 2.0)

En haut, Dieu et le Christ, traités en jumeaux, couronnent la Vierge Marie. Ils sont chacun revêtus d’un vaste et magnifique manteau rouge. Un choix qui peut aussi bien renvoyer au sang que le Christ a versé pour le salut du monde qu’à la royauté divine. Le rouge est en effet la couleur par excellence du pouvoir. Imaginez un empereur romain : je suis sûr que votre esprit l’habillera de pourpre. Dans une continuité avec l’Antiquité, les rois et les princes médiévaux portent souvent des vêtements rouges. Un d’entre eux, cependant, joue la carte de la différenciation : le roi de France, qui, à partir de la fin du XIIe siècle, préfère le bleu.

Le rouge est habituellement lié à la royauté et au pouvoir. On en trouve une confirmation dans deux autres secteurs du tableau. Au sein des cortèges encadrant la scène, regarder les rois et les papes : ils sont habillés de rouge.

Cortège des puissants
En tête d’un des cortèges, le pape, reconnaissable à sa couronne à trois étages (une tiare), porte une chape lie-de-vin. Derrière lui, se tiennent un empereur, un cardinal et un roi. Détail du Couronnement de la Vierge (1453-1454), par Enguerrand Quarton. Musée Pierre de Luxembourg à Villeneuve-lès-Avignon (Jean-Louis Mazières, CC BY-NC-SA 2.0)

Toute cette palette semble naturelle. Par contre, derrière le Christ et Dieu se déploie un chœur d’anges rouges, et non blancs comme on s’y attendrait ! Pourquoi Enguerrand Quarton a-t-il fait ce choix insolite ?

Rouge flamboyant

Les séraphins
Derrière la Trinité, les anges forment un chœur rougeoyant. Détail du Couronnement de la Vierge (1453-1454), par Enguerrand Quarton. Musée Pierre de Luxembourg à Villeneuve-les-Avignon (Jean-Louis Mazières, CC BY-NC-SA 2.0)

Non, le peintre ne s’est pas dit : « bon, il me reste encore du vermillon sur ma palette, je ne vais pas gaspiller une matière qui m’a coûté si cher, je vais l’appliquer aux anges ». En fait, Enguerrand Quarton raisonne plus qu’en artiste économe : il s’appuie sur sa connaissance pointue de la hiérarchie céleste.

Ces anges sont précisément des séraphins. On les reconnaît à leurs multiples paires d’ailes (si vous avez cru à des tentes d’Indiens dans leur dos, soyez rouge de honte). Chargés d’adorer et de louer Dieu, ils forment le premier cercle angélique. Étymologiquement, « séraphin » signifie « ceux qui brûlent ». Sous-entendu, ceux qui brûlent d’un amour divin.

Après le sang et la royauté, nous en arrivons donc au 3e symbolisme du rouge : le feu. Tous les personnages habités par un feu sont rougeoyants. Le feu de l’amour, mystique ou charnel. Vous noterez au passage la perpétuation de ce symbolisme. Le rouge est encore la couleur de la passion. 

Au lieu de faire battre le cœur, le feu peut être celui qui anime l’enfer. Avez-vous d’ailleurs remarqué que l’enfer occupe la partie en bas à droite du tableau de Quarton ? Hommes et femmes sont tourmentés dans un décor de flammes par des démons rouges ou noirs. Les démons renvoient à l’enfer qui renvoie lui-même au feu qui lui-même renvoie au rouge. Cette chaîne d’association explique que les peintres ou les verriers représentent Satan écarlate.

Enfer
Détail de l’enfer dans Le Couronnement de la Vierge (1453-1454), par Enguerrand Quarton. Les démons sont rouges ou noirs. Musée Pierre de Luxembourg à Villeneuve-lès-Avignon (Jean-Louis Mazières, CC BY-NC-SA 2.0)

Couleur positive et négative

Cet exemple diabolique montre l’ambivalence de la couleur rouge. Il y a un bon feu et un mauvais feu (comme il y a un bon et un mauvais chasseur, mais c’est une autre histoire). De même, il y a un bon sang (le sang purificateur du Christ) et un mauvais sang, celui que verse le meurtrier. Le rouge a donc sa face sombre.

Je ne vois pas un hasard si, dans ce petit tableau, quelques bourreaux sont habillés en rouge.

Le martyre de sainte Ursule
Le martyre de sainte Ursule et des 11 000 vierges, Rhin supérieur, vers 1450, huile sur panneau de bois (musée de l’Oeuvre-Notre-Dame, Strasbourg).

De là, cette couleur est associée aux crimes, aux fautes. Ce symbolisme perdure lui aussi. Avec quel stylo, votre instituteur ou votre institutrice raturaient-ils vos (rares) erreurs dans la dictée ? 

Variante honnie du rouge : le roux

Judas
Judas renversant ses pièces d’argent par Jan Woutersz, XVIIe siècle. Judas, reconnaissable à sa chevelure, est au premier plan à droite.

Judas est le plus célèbre roux de l’histoire. Bien que la Bible n’en donne aucune description physique, les peintres d’enluminure prennent l’habitude, à partir de l’an 1000, de le distinguer en lui faisant pousser une barbe et des cheveux roux. Ce lien tissé entre des poils roux et le mal remonte loin (de tout temps, les gens qui sortent physiquement de la norme sont vus négativement), mais le christianisme médiéval renforce cette association. Un personnage roux désigne forcément un être cruel, faux, menteur, perfide. Tout le portrait du traître Judas.

Et il n’est pas la seule victime de cette correspondance. Rappelez-vous le Roman de Renart. Ses différents auteurs ont donné le rôle du fourbe à un animal roux, le goupil.

Gare à la symbolite aiguë

Le roux est donc associé à la perfidie ; le rouge au sang, au feu et au pouvoir. Mais avant de terminer cet article, je tiens à une mise en garde : ne cherchez pas systématiquement ces symbolismes dans toutes les œuvres du Moyen Âge.

Pour preuve, regardez cette surprenante représentation du Christ.

Le Christ de Lombez
La Résurrection du Christ. Vitrail XVIe siècle de la cathédrale de Lombez (Gers).

Oui, le Christ est aussi roux que Judas. À moins de croire que derrière Jésus se cache le plus grand traître de l’humanité, cette chevelure orange n’a pas de raison d’être.

À mon avis, il faut donc reconnaître à l’emploi de l’orange et surtout du rouge des motivations plus basiques. L’orange est très facile à produire grâce à la profusion de terres ocre. Le rouge est aimé tant par les artistes que par le public. L’historien Michel Pastoureau la présente comme la couleur préférée de l’Antiquité et du Moyen Âge avant que le bleu ne l’emporte dans les cœurs. Elle est donc naturellement utilisée dans les peintures ou les vitraux anciens.

Enfin, je pense que les peintres jouent sur sa propriété de focalisation. Habiller de rouge un personnage le met en valeur dans la composition et sert la lecture de l’œuvre.

Dans vos prochaines observations d’œuvres d’art, essayez de distinguer les rouges symboliques des rouges purement esthétiques.

Si le sujet vous passionne, le Musée de Louvre a invité Michel Pastoureau pour une série de conférences sur l’histoire des couleurs.

Partager l'article
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Vous pourriez aimer aussi...

7 Responses

  1. vincent ramnoux dit :

    Très intéressant, et j’ai bien aimé le lien “c’est une autre histoire”!
    Une petite question à propos du orange, son utilisation n’est elle pas un soucis d’économie des commanditaires de l’œuvre face au prix certainement cher du rouge ?
    Merci de cet article.
    Bonne continuation.
    Vincent

    • Laurent Ridel dit :

      Merci Vincent. Non, je ne pense pas que l’utilisation du orange soit un souci d’économie car on peut obtenir du rouge à partir de pigments bon marché comme les terres rouges. On peut se dispenser de sulfate de mercure.

  2. Didier Kropp dit :

    Bonjour,
    Merci pour cet article.
    Juste une petite remarque : le vermillon est obtenu à partir du sulfure de mercure (aussi appelé cinabre, un minerai connu dès l’antiquité comme pigment une fois réduit en poudre), et non du sulfate de mercure (produit hautement toxique qui n’a aucun intérêt comme pigment).
    C’était la minute physique-chimie 🙂
    Bonne journée

    • Laurent Ridel dit :

      Oui, en effet, j’ai fait une erreur. Je corrige. Merci Didier de suppléer à mon manque de connaissances physico-chimiques.

  3. Aurélie dit :

    Merci pour ce nouvel article encore une fois passionnant. Afin de compléter, il est à noter également que le rouge/rose foncé était la couleur dont on habillait les petits garçons ( ce qui rejoint le symbolisme de la force ) et les petites filles en bleu ( couleur de la Vierge) Depuis le XIX ème, les choses ont changées !!! Qu’en pensez-vous ?

    • Laurent Ridel dit :

      Merci pour votre compliment.

      Michel Pastoureau est un peu plus nuancé sur cette association des couleurs aux garçons et aux filles : “Longtemps, il n’y a eu de distribution sexuée, filles et garçons pouvant être vêtus aussi bien de rose que de bleu. Les bébés masculins semblent même être plus fréquemment costumés de rose que de bleu, si l’on en croit la peinture mondaine antérieure à la Première Guerre mondiale. Cette mode, toutefois, ne concerne que les milieux de cour, l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Dans les autres classes sociales, les nourrissons sont toujours vêtus de blanc”.

      Il ajoute sur le choix du bleu : “la protection de la Vierge n’est absolument pour rien dans cet usage”.

      Extrait du livre, Rouge. Histoire d’une couleur, Le Seuil, 2016

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimez visiter les églises ?

Téléchargez mon guide "Reconnaître les styles d'architecture". C'est gratuit.