L’enfance du Christ en trois peintures. Interview de Marie-Gabrielle Leblanc, historienne d’art

La naissance du Christ, la fuite en Égypte et la Présentation au temple sont parmi les scènes les plus peintes de l’art chrétien. Elles se reconnaissent facilement, mais recèlent parfois quelques éléments ou personnages mystérieux. L’historienne d’art Marie-Gabrielle Leblanc nous les déchiffre.

Deux peintures analysées sont des œuvres flamandes du XVe siècle :

  • La Nativité de Robert Campin
  • Le triptyque de Sainte-Colombe, par Rogier Van der Weyden

La troisième est le Repos de la Sainte Famille, tableau de Simon Vouet, grand artiste de l’école française au XVIIe siècle.

La Nativité de Robert Campin

La Nativité de Robert Campin
La Nativité de Robert Campin, vers 1430, musée des Beaux-Arts de Dijon, © John Pole

Laurent Ridel : Chacun reconnaîtra ici une scène de la Nativité. Mais en fait ce tableau représente en prime deux autres épisodes. Pouvez-vous les expliquer ?

Marie-Gabrielle Leblanc, historienne d’art

Marie-Gabrielle Leblanc : Plus qu’une Nativité, Robert Campin a peint une Adoration des bergers. Dans les Nativités, la Vierge est souvent allongée et Joseph se trouve relégué dans un coin pour montrer qu’il n’est pas le père de l’enfant. À partir de la fin du XIVe siècle apparaît le thème de l’adoration des bergers. Il nous est familier à travers l’exemple des crèches de Noël. Prévenus par des anges, des bergers se rendent à Bethléem et découvrent Marie, Joseph et l’Enfant Jésus devant lequel ils tombent en adoration. L’épisode est raconté dans l’Évangile de saint Luc. Mais ici, le peintre s’est précisément inspiré des visions de Brigitte de Suède, une princesse sainte du XIVe siècle. Dans une vision, elle décrit une vierge vêtue de blanc et agenouillée devant l’Enfant Jésus. C’est exactement ce que l’on voit sur ce tableau.

Quel est l’autre épisode raconté dans ce tableau ?

C’est l’épisode des sages-femmes incrédules. Couramment représenté dans l’art orthodoxe, il est raconté dans l’Évangile apocryphe du pseudo-Mathieu (NDLR il faut distinguer les évangiles « officiels » des apocryphes que l’Église ne reconnaît pas. Il n’empêche que l’art a souvent puisé son inspiration dans ces derniers). Alors que Marie est prête à accoucher, Joseph va chercher des sages-femmes. Celles-ci, Zélémi et Salomé, arrivent trop tard. Ce sont les deux femmes à la droite du tableau. Joseph prévient que l’accouchée est vierge. Salomé, incrédule, veut vérifier le fait en tendant la main ; après le contact avec le corps de Marie, sa main se dessèche. On reconnaît d’ailleurs Salomé sur le tableau : c’est celle qui est de face, la main pendante. Quant à Zélémi, de dos, elle fait un geste d’étonnement devant le miracle de la virginité.

Nativité de Robert Campin
Les personnages de la Nativité de Robert Campin : Marie, les bergers, Joseph et les sages-femmes Zélémi et Salomé, © John Pole

Pourquoi le personnage de Joseph, en rouge, tient-il une bougie ?

C’est un motif fréquent chez les peintres flamands. Il protège la flamme de sa main, flamme qui symbolise Jésus, lumière du monde. Joseph joue son rôle de père nourricier.

La tradition répète que Jésus est né dans une étable. Les Évangiles sont-ils si clairs sur son lieu de naissance ?

L’Évangile de Luc explique qu’arrivés à Bethléem, Marie et Joseph ne trouvèrent pas de place dans l’hôtellerie. Ils ont dû se contenter d’un abri de fortune. Sitôt né, Jésus est couché dans une crèche, c’est-à-dire une mangeoire ; de ce détail, les commentateurs ont déduit que l’abri de fortune était une étable. Après, où placer cette étable ? Sur ce point, les traditions occidentales et orientales divergent. Pour la première, la Nativité a pour cadre une cabane. À partir du XIVe siècle, on montre une cabane en ruine pour insister sur la pauvreté de la famille. Ce tableau de Robert Campin en est une bonne illustration. Pour les Orientaux c’est plutôt une grotte. Le Christ aurait en effet habité trois grottes au cours de sa vie : le ventre de sa mère, la grotte de Bethléem et le Saint-Sépulcre (son tombeau).

Nativité Robert Campin
Le paysage européen de la Nativité de Robert Campin © John Pole.

La Nativité est censée se dérouler en Terre sainte. Or, ici, le paysage ne nous rappelle pas l’Orient…

En effet. Regardez cette route détrempée, ces arbres dénudés, ces maisons… Le peintre a placé la Nativité dans un cadre qui lui est familier. Ce que font tous les artistes de l’époque. C’est une manière d’actualiser l’événement et de montrer que le Christ s’adresse à tous les hommes. De toute façon, comment un peintre aurait-il pu peindre les paysages de la Terre sainte ? Ces lieux étaient inaccessibles.

Le triptyque de Sainte-Colombe de Van der Weyden

Triptyque de Sainte-Colombe
Triptyque de Sainte-Colombe de Van der Weyden, huile sur bois, Alte Pinakothek, Munich, 1450–1455, 138 x 70 cm, 138 x 153 cm, 138 x 70, Wikimedia Commons/Yelkrokoyade

Cette large peinture est un triptyque. Pourquoi ce mode de représentation en trois parties ?

Cette disposition est typiquement flamande ou allemande. Les triptyques ont pu être courants en France, mais on a perdu plus de 99 % de la peinture française du Moyen Âge. Au centre est peinte la scène principale. Le volet gauche présente une scène antérieure et le volet droit, une scène postérieure. Ce triptyque peint par Van der Weyden servait de retable : il était accroché au-dessus d’un autel, dans l’église Sainte-Colombe de Cologne.

Quelles sont les trois scènes représentées ?

À gauche, nous avons l’Annonciation. La scène principale est occupée par l’Adoration des mages et le volet droit montre la Présentation au temple.

Annonciation
L’Annonciation, volet gauche du triptyque

Dans le volet gauche, on reconnaît les personnages et les éléments habituels d’une Annonciation : l’ange Gabriel, la colombe du Saint-Esprit, la vierge Marie, le vase aux fleurs de lys. Y a-t-il quelque chose d’original dans cette représentation ?

L’Annonciation est représentée dans une chambre flamande ! Remarquez aussi le sceptre que tient l’archange. Ce détail nous vient de l’art byzantin. À la cour de Constantinople, on jouait des sortes de mystères (NDLR du théâtre sacré), dans lesquels les anges tenaient toujours un sceptre en or.

Adoration des mages
Adoration des Mages, Panneau central du triptyque © John Pole

Mis à part la chambre, les scènes se déroulent dans des architectures religieuses. Ce qui peut se comprendre pour la Présentation au temple. Beaucoup moins pour la Nativité. Pourquoi ce cadre architectural ?

Là aussi, c’est un motif flamand depuis Van Eyck et Robert Campin. La Nativité se tient dans une église romane. Son état ruiné symbolise l’Ancien Testament qui arrive à son terme. Par contre, l’église en haut à droite de l’étable, caractérisée par son arc-boutant, appartient au style gothique. Elle est en construction, symbolisant le commencement du Nouveau Testament.

Au centre se déploie l’Adoration des rois mages. Peut-on distinguer Melchior, Balthazar et Gaspard ?

Déjà, il faut savoir que l’Évangile ne parle pas de rois. L’évangéliste Mathieu les qualifie simplement de mages et ne précise pas leur nombre. Progressivement au cours du Moyen Âge, leur nombre se fixe à trois et leurs traits se distinguent. Melchior est traditionnellement le plus âgé (dans le tableau, il est agenouillé). À partir de la fin du XVe siècle, dans un tableau de Memling, Balthazar est représenté noir. Ce qui n’est pas encore le cas ici. Le mage le plus à droite a les traits du duc de Bourgogne Charles le Téméraire.

Adoration des Mages par Van der Weyden
Adoration des Mages, détail du panneau central du triptyque © John Pole

Qu’apportent les rois mages ?

Ils apportent des coupes d’orfèvrerie. Celle de Melchior est déjà posée sur le tabouret à gauche. D’après les Évangiles apocryphes, elles contiennent respectivement de l’or, de l’encens et de la myrrhe. La myrrhe est un aromate pour embaumer les défunts dans la coutume juive. C’est une prophétie de la mort du Christ. Comme le crucifix placé au centre de la scène.

Joseph, habillé en rouge, tient une canne…

Jusqu’au concile de Trente achevé en 1563, on le représente âgé en Occident. Car les Évangiles apocryphes expliquent qu’avant de rencontrer Marie, Joseph était déjà veuf et père de plusieurs enfants dont certains sont qualifiés de « frères de Jésus ». Parmi ces frères, Jésus choisira quelques-uns de ses apôtres. À partir du XVIIe siècle, Joseph est représenté jeune ou dans la force de l’âge.

La Présentation au temple de Van der Weyden
La Présentation au temple, volet droit du triptyque

Décrivez-nous le volet droit, consacré à la Présentation au temple.

D’après la loi de Moïse, tout premier-né de sexe masculin doit être présenté 40 jours après sa naissance au temple de Jérusalem et offert à Dieu, accompagné d’une offrande. Dans le calendrier chrétien, la Présentation de Jésus au temple correspond à la Chandeleur. La Chandeleur est la fête des chandelles. À cette occasion, les chrétiens font une procession dans l’église avec des cierges. C’est pourquoi Joseph tient encore une fois une bougie. À sa gauche Salomé, la sage-femme du premier tableau, apporte dans un panier les offrandes : deux tourterelles. Devant Salomé se tient Marie. Le vieillard Siméon prend l’Enfant Jésus, les mains voilées en signe de respect. Il le reconnaît comme le Messie. Au fond, Anne prophétesse de 84 ans, adresse à Dieu une prière de reconnaissance.

Le Repos de la Sainte Famille, de Simon Vouet

Repos de la Sainte Famille en Egypte Simon VOUET
Simon Vouet, Le Repos de la Sainte Famille, 1638-1639, musée des Beaux-Arts de Grenoble, huile sur bois, destiné à un retable, 200 x 128 cm, © John Pole

Avec ce tableau, on sort complètement de la peinture flamande médiévale…

Son auteur, Simon Vouet, travaillait à Rome au XVIIe siècle. Il fut repéré par des émissaires du cardinal Richelieu, qui le ramèrent en France pour travailler à la gloire de la monarchie. Vouet devint peintre officiel de Louis XIII.

Le tableau appartient au baroque français, un style qui a horreur de la symétrie et des lignes droites. On le voit ici, la composition est diagonale : en haut à gauche, les anges arrachent des palmes, ces palmes sont prises par Joseph qui tend des dattes au Christ. Le baroque est aussi un art du mouvement. Les drapés tournoient. Enfin, les couleurs vives du tableau montrent qu’on est sorti du caravagisme.

Ce tableau s’inscrit dans le cadre de la fuite en Égypte, quand Marie, Joseph et l’Enfant Jésus sont obligés de fuir Bethléem afin d’échapper au massacre organisé par le roi Hérode…

La fuite en Égypte est le 7e thème le plus fréquemment représenté dans l’art chrétien d’Occident, après la Vierge à l’Enfant, le Christ en croix, la Nativité, l’Adoration des mages, l’Annonciation, et la Résurrection.

Mais dans ce tableau, ce n’est pas la Fuite en Égypte que je connais : Marie montée sur un âne et serrant l’Enfant Jésus, et Joseph devant. Quel est le moment représenté ici ?

Ce que vous décrivez, c’est l’entrée en Égypte. Mais il y a beaucoup d’autres représentations moins connues : le miracle des blés, le retour d’Égypte… Là c’est le repos de la Sainte-Famille. Marie, Joseph et Jésus s’installent à l’ombre d’un palmier. Deux miracles se produisent alors. D’abord la chute des idoles ou le miracle d’Hermopolis. À gauche, Marie est appuyée sur un socle. Une statue d’idole est tombée à ses pieds. Dans le tableau, cette statue est gréco-romaine. Or, le peintre aurait dû représenter un dieu égyptien puisqu’on est en Égypte. Mais avant la campagne d’Égypte de Bonaparte, on ne connaissait pas l’art égyptien. Le deuxième miracle est celui du palmier. Le Christ s’adresse au palmier : « Penche-toi, arbre et nourrit ma mère de tes fruits ». Le palmier s’incline, permettant aux anges et à Joseph de cueillir des dattes et d’en nourrir la Sainte Famille.

Repos de la Sainte Famille en Egypte Simon VOUET
Un ange et Joseph offrent des dattes à l’Enfant Jésus. Détail du Repos de la Sainte Famille, © John Pole

Cet épisode est loin d’être anecdotique. Il est à l’origine du symbolisme des palmes dans l’art chrétien et dans notre culture…

Tout à fait. De son offrande, Jésus remercia le palmier. Il lui donna le privilège d’emporter par les anges un de ses rameaux pour être planté au paradis. « Je te confère cette bénédiction, afin qu’à tous ceux qui auront vaincu en quelque lutte, on dise : vous avez la palme de la victoire ». C’est l’origine de la palme du martyre. Les martyrs sont récompensés de leur souffrance par cette palme. Cette palme c’est aussi celles de nos titres honorifiques, par exemple en France, les palmes académiques. Tout le monde parle de palme de la victoire, mais peu savent que cela vient de la fuite en Égypte.

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Marie-Gabrielle Leblanc est historienne d’art, spécialiste de la peinture flamande du XVe siècle et de l’art baroque européen, ainsi que de l’art copte et de l’art orthodoxe byzantin. Organisatrice de voyages culturels chrétiens et de pèlerinages, elle est aussi depuis quarante ans reporter et critique d’art à Famille chrétienne, puis maintenant France catholique.

Elle est aussi l’auteur, avec le photographe John Pole, de La mort et la résurrection du Christ dans l’art, L’enfance du Christ dans l’art et de La vie publique du Christ dans l’art aux éditions Pierre Téqui

Livres de Marie-Gabrielle Leblanc
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2 Responses

  1. vincent ramnoux dit :

    Très instructif comme d’habitude !
    De plus j’adore les petites anecdotes comme celles de l’origine des palmes académiques.
    Continuez à nous régaler.
    Vincent

  2. Schaedgen dit :

    Très interessant de connaître la symbolique des détails d’un tableau selon l’époque à laquelle il a été réalisé

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