C’est une abbaye cistercienne, et alors ?

Deux grands ordres se partagent la plupart des monastères du Moyen Âge : les bénédictins et les cisterciens. Intéressons-nous aux seconds. Ils nous ont laissés des églises à l’architecture particulière. 

Bénédictin ou cistercien, prémontré ou chartreux, les guides touristiques s’empressent d’indiquer cette information lorsqu’ils présentent une abbaye. Mais a-t-elle une importance ? Oui, car cette appartenance a des conséquences sur la vie des moines ainsi que sur l’architecture et la décoration des bâtiments. Preuve avec les monastères cisterciens.

abbaye de Fontaine-Guérard

Salle capitulaire de Fontaine-Guérard, une abbaye de moniales cisterciennes en Normandie.

La rupture de Cîteaux

L’adjectif « cistercien » vient de Cîteaux, un monastère bourguignon. En 1112 ou 1113, un noble d’une vingtaine d’années se présente devant la porte de l’établissement. Il est accompagné de trente amis et membres de sa famille. Leur souhait commun : se faire moine dans cette abbaye un peu particulière, nichée dans une forêt marécageuse. La réputation de Cîteaux est arrivée jusqu’à leurs oreilles.

Comme dans la plupart des autres monastères, les religieux y suivent la règle bénédictine qui prône une vie en collectivité et des journées rythmées par la prière. Mais leur interprétation du texte est plus rigoureuse. Retirés et isolés du monde, les frères pratiquent une vie simple et pauvre, à l’imitation du Christ. Eux-mêmes labourent, sèment et fauchent leurs champs. Leurs vêtements ne sont même pas teintés, d’où leur surnom de moines blancs.

L’arrivée des trente hommes donne un nouvel élan à Cîteaux. D’autant que le jeune noble, Bernard, s’avère dynamique et inspiré. La communauté essaime : les monastères de Clairvaux (dont Bernard est nommé abbé), La Ferté, Pontigny et Morimond sont fondés dans la foulée. À la manière des branches d’un arbre, ces créations en entraînent d’autres. L’esprit cistercien dépasse la Bourgogne, rayonne sur le royaume de France puis s’étend à l’Europe. En quelques dizaines d’années se compose l’ordre cistercien, une association forte de 350 monastères.

Moine cistercien.

Moine cistercien. Abbaye d’Aiguebelle. © Bruno Rotival, Wikimédia Commons

L’architecture pure des cisterciens

Vu cette prolifération, vous ne devriez pas avoir de difficulté à localiser une abbaye cistercienne dans votre région. Vous la trouverez généralement à l’écart des villes et des villages. Elle se cache dans une vallée, dans une forêt ou au milieu d’un marécage.

Une abbaye cistercienne se reconnaît. Pénétrez par exemple à l’intérieur de l’église (en espérant qu’elle est encore debout). Le plan est simple : rectangulaire ou en forme de croix. L’extrémité (le chœur) se termine souvent par un mur plat. Fondées sur des modules carrés ou rectangulaires, les lignes du sanctuaire sont angulaires, plutôt que courbes. Sobre, l’architecture apparaît sévère.

Auprès de l’église, vous retrouverez la même liste de bâtiments conventuels que dans les abbayes bénédictines : cloître, dortoir, réfectoire, cuisine, salle capitulaire… Seule différence chez les cisterciens : l’ajout d’une aile pour les convers. D’origine populaire, les convers sont des laïcs qui suivent une partie de la vie monastique. Pour eux, les temps de prière sont raccourcis afin qu’ils puissent se consacrer aux tâches matérielles de la communauté : cuisine, nettoyage, agriculture, réparations… Les domaines donnés ou acquis par les Cisterciens sont devenus si vastes que les moines blancs ne suffisent plus pour les exploiter et les gérer. D’où l’aide des convers qui, dans l’enclos monastique, disposent de leurs propres dortoir et réfectoire.

Abbaye de Fontenay

Abbaye de Fontenay (Côte-d’Or). L’intérieur de l’église, XIIe siècle, est dépouillé. Les lignes architecturales font la beauté (Wikimédia Commons).

Ne pas détourner l’attention des moines

D’un certain point de vue, les monastères cisterciens se construisent en opposition aux monastères bénédictins et plus particulièrement clunisiens. Bernard de Clairvaux s’indigne de la somptuosité de ces derniers : « L’église scintille de tous côtés, mais les pauvres sont dans le dénuement ; ses pierres sont couvertes de dorures et ses enfants sont privés de vêtements ». L’abbé critique aussi la profusion des sculptures aux motifs plus ou moins religieux : ici des monstres, là des animaux, plus loin des soldats et des chasseurs… « On passerait plus volontiers toute la journée à admirer chaque ouvrage en particulier qu’à méditer la loi de Dieu » se moque-t-il. Ces ornements détournent le moine de la prière.

Dans la lignée des réflexions de Bernard de Clairvaux, l’église et le cloître cisterciens offrent donc aux visiteurs des murs nus. Cherchez les peintures ou les sculptures figuratives, vous n’en verrez pas. Au mieux, les chapiteaux au-dessus des colonnes reçoivent un pâle décor de feuilles stylisées. Même principe pour les vitraux. Vous devrez vous contenter d’un assemblage géométrique de verres blancs ou légèrement teintés.

Des abbayes tristes ?

Cette recherche de simplicité et de dépouillement pourrait rendre la visite de ces lieux ennuyeuse. Pas vraiment. Ces édifices vous marquent par leur beauté sobre. L’absence de fioritures met en valeur les lignes architecturales. À l’intérieur des églises et des salles se dégage une impression de quiétude. Ce sont des architectures reposantes.

Et puis, certains monastères cisterciens n’ont pas observé à la lettre ces principes d’austérité. Au-dessus de l’église se dressent parfois des clochers de pierre alors que les statuts de l’ordre les interdisent. Ils sont jugés trop ostentatoires. Humilité, humilité !

L'église de l'abbaye Notre-Dame de Sénanque.

L’église de l’abbaye Notre-Dame de Sénanque (Vaucluse). A l’encontre des statuts de l’ordre cistercien, un clocher domine l’église. Mais reconnaissons qu’il est tout petit (source : Pixabay, Hans).

À Royaumont, près de Paris, les bâtisseurs ont vu un peu trop grand, un peu trop beau. Difficile de respecter la simplicité du modèle cistercien quand on a pour fondateur, le puissant et riche roi saint Louis. Le plan du chœur est vaste et boursouflé de chapelles, à l’imitation de ceux des cathédrales voisines. Dans le réfectoire, le pavage multicolore en terre cuite est décoré de fleurs de lys, de chiens et de cerfs. Bernard de Clairvaux n’aurait sûrement pas aimé ces motifs divertissant l’esprit des moines. Qu’importe, il était mort depuis un siècle.

À travers les transgressions de Royaumont se dessine l’évolution de l’ordre cistercien. Son succès international entraîne son enrichissement ; les principes premiers se relâchent. Si bien qu’au XIIIe siècle, les Cisterciens ne sont plus crédibles dans leur critique des Bénédictins, et des clunisiens en particulier, tant ils se ressemblent jusque dans leurs défauts.

À quand votre prochaine visite d’abbaye cistercienne ?

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2 Responses

  1. Ana dit :

    J’ai visité le mois dernier le Collège des Bernardins à Paris! Quelle architecture et quelle acoustique !

    • Laurent Ridel dit :

      Vous faites bien de parler de ce collège : il montre que l’architecture cistercienne, ce ne sont pas toujours des églises, des monastères.

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