Comment passer pour un expert des vitraux quand on n’y connait rien ?

Vous avez décidé de faire visiter à vos amis l’église du coin, réputée pour sa collection de vitraux. Seul problème : vos connaissances dans ce domaine sont nulles. Voici quelques astuces pour vous en sortir avec les honneurs voire les applaudissements du public.

Une église sans vitraux, c’est comme un château fort sans tour. Il manque quelque chose de fondamental. Ces grands panneaux composés de verres colorés créent la magie à l’intérieur des édifices religieux.

vitrail du musée du Louvre

Vitrail de la région de Soissons (1er quart XIIIe siècle), conservé au musée du Louvre. Vie de saint Nicaise.

Or vous savez que l’église locale possède une collection de vitraux remarquables. Pris d’un enthousiasme téméraire, vous emmenez un groupe d’amis à leur découverte. Mais comment parler de ces verrières alors que jusqu’à maintenant vous n’y aviez jamais prêté attention ? Comment les dater ? Comment identifier les scènes représentées ? On connaît souvent mal le patrimoine près de chez soi. Votre guide Michelin vous aiderait à cacher votre ignorance, mais vous l’avez malheureusement laissé sur la table du salon.

Votre mission sera pourtant d’apparaître comme un guide crédible aux yeux de vos invités. Le site Décoder les églises et les châteaux vole à votre secours.

Le vitrail : jeu du verre avec la lumière

Une fois le groupe entré dans l’église, commencez par expliquer le rôle des vitraux. Quel que soit le monument, ces informations conserveront leur pertinence.

« Comme toute fenêtre, le vitrail est un compromis entre protection et éclairage. Du froid et des intempéries, il protège l’intérieur de l’édifice et les fidèles. En même temps, sa transparence assure un minimum d’éclairage. Mais si le vitrail ne servait qu’à ça, les bâtisseurs auraient pu se contenter d’installer de grands panneaux de verres incolores. Ce qu’ils n’ont généralement pas fait ». Posez alors un silence afin de créer un soupçon de suspense, puis enchaînez :

« Les verriers ont préféré s’embêter à assembler une mosaïque de morceaux de verres colorés. La recherche esthétique saute aux yeux. L’ensemble forme des motifs géométriques, des végétaux, des personnages et mieux des saynètes animées ».

Pour peu que la journée soit belle, emmenez vos amis jusqu’à une fenêtre où les rayons de lumière percent la paroi vitrée. Moment de grâce : le soleil irradie les pièces de verres. « Chaque morceau a sa couleur. Cette teinte est obtenue par l’ajout de sels métalliques lors de la fusion du verre. Soit à 1200-1500 °C. Par exemple, l’oxyde de cobalt produit du bleu. Le verre est donc teinté dans la masse et non peint, sauf pour dessiner les visages, les plis d’une robe… » Alors que vos invités s’émerveillent, laissez votre discours verser dans le lyrisme :

« Les commanditaires des églises cherchent à donner à leur édifice l’image d’une Jérusalem céleste ». La Jérusalem céleste ? « Oui, c’est la cité de Dieu. Elle est décrite dans la Bible comme peuplée d’anges et de saints, et ornée de pierres précieuses. Grâce aux vitraux, l’église imite et préfigure cette ville divine ».

La soi-disant bible des illettrés

Alors que vous sentez votre public de plus en plus captif à vos paroles, un de vos amis ose vous interrompre : « Oui, mais il ne faut pas négliger le rôle didactique des vitraux pour le peuple. Les images enseignent la parole de Dieu, rappellent les épisodes de la vie du Christ, montrent des exemples de vie sainte… Bref, c’est une sorte de bible pour les illettrés ».

Zut, vous aviez oublié que dans votre groupe figurait un « monsieur Je-sais-tout ». Vite, reprenez en main la situation avant que cet « ami » vous supplante dans le rôle de guide. Tel un joueur de tennis, utilisez votre revers : « Oui, tu as raison. Mais n’exagère pas cette fonction. Regarde cette rosace. Elle se trouve à 20 m au-dessus de nous. Arrives-tu vraiment à déchiffrer les petits personnages figurés dessus ? Ils sont bien trop loin et bien trop petits pour donner un quelconque enseignement. Le peuple du Moyen Âge ne voyait pas mieux que nous. J’en reviens donc à mes explications initiales : les vitraux ont d’abord un rôle pratique — ils clôturent les baies — esthétique et symbolique — ils préfigurent la Jérusalem céleste ».

Vitrail de la cathédrale de Reims

Rose du croisillon nord de la cathédrale de Reims. Il faut des jumelles pour comprendre que les vitraux sont consacrés à la Création. Les médaillons montrent en effet Adam et Eve (XIIIe siècle).

Devant la logique de votre argument, vos amis acquiescent. Monsieur Je-sais-tout fait une moue dubitative. Mais l’essentiel est là : il ne réplique pas. La suite de la visite devrait être plus tranquille. Mais le plus dur est à venir.

Dater les vitraux : l’art de ne pas se mouiller

« Aucun des vitraux de cette église n’est antérieur au XIIe siècle », annoncez-vous à vos amis. C’est le genre de phrase qui vous fait passer pour un expert sans prendre le risque de vous tromper. En effet, aucune église de France ne possède de vitraux plus vieux que l’an 1100 environ. Non pas qu’on n’en montait pas avant. Pas du tout puisqu’à l’occasion de fouilles d’églises, les archéologues ont réussi à retrouver des morceaux de verres teintés du VIIe siècle. Simplement, nulle part, ces pièces anciennes ne sont restées en place.

Peu au fait de ces subtilités, vos amis commencent à être convaincus par votre savoir. Il faut alors enfoncer le clou. Par exemple, en datant les vitraux qui se présentent au fur et à mesure de votre parcours dans l’église. Là, ça se corse.

D’abord, rassurez-vous : vous avez peu de chances de tomber sur des vitraux du XIIe siècle. Sauf à visiter Saint-Denis, les cathédrales de Châlons-en-Champagne, d’Angers ou de Chartres, l’église abbatiale de Saint-Rémi de Reims…

Vitraux XIIe siècle de l'abbatiale Saint-Rémi de Reims

Vitraux XIIe siècle de l’abbatiale Saint-Rémi de Reims. Etant donné que ces œuvres se trouvent en hauteur, leur sujet sont simplement de grands personnages. Assis sur des trônes, ces saints adoptent une attitude hiératique

Vous pourrez passer rapidement sur d’éventuels vitraux du XVIIe et du XVIIIe siècle. C’est une époque où les parois vitrées multicolores n’ont plus la cote. Le clergé préfère les enlever pour installer de grands vitraux « blancs ». Priorité à la lumière naturelle, la plus claire. Vous en profiterez pour pester contre ces maudits chanoines qui, dans les cathédrales, ont souvent procédé à ces remplacements, nous privant aujourd’hui de merveilles du Moyen Âge. « Des vandales ! », vous insurgez-vous. Vos amis opinent.

À chaque époque, son style

Bon, maintenant, il faut vous lancer : datez les vitraux de l’église, sans filet. Heureusement vous devriez rencontrer un des cas d’école suivants.

Le vitrail ci-dessous affiche une palette dominée par les bleus et les rouges. L’ensemble est assez sombre. Les scènes fourmillent de personnages. Notez les fonds à motifs géométriques et les bordures à entrelacs végétaux. Conclusion : un vitrail de la première moitié du XIIIe siècle.

Vitrail de Lazare et du mauvais Riche dans la cathédrale de Bourges. XIIIe siècle

Vitrail de Lazare et du mauvais Riche dans la cathédrale de Bourges. XIIIe siècle

Moins marqué par les dominantes bleus et rouges, ce second vitrail incorpore beaucoup de verres incolores peints en jaune ou en brun (grisaille). Ce qui facilite la pénétration de la lumière. Les personnages sont nichés sous un décor architectural complexe (des dais). Ce vitrail appartient au XVe siècle mais on retrouve certaines de ces caractéristiques au XIVe siècle.

Verrière du Jugement Dernier (détail) dans la cathédrale de Coutances.

Verrière du Jugement Dernier (détail) dans la cathédrale de Coutances. Saints Simon, Jean l’Evangéliste et Jacques le Mineur

Influencé par la Renaissance, ce troisième vitrail montre des personnages mieux dessinés et plus naturels. Ombres et lumières donnent un meilleur volume aux drapés, aux visages et aux muscles. Maîtrisant la perspective, l’artiste détaille autant le paysage que les acteurs. Ce vitrail est du XVIe siècle.

Vitrail de la vie de Saint-Romain dans la cathédrale de Rouen (XVIe siècle)

Vitrail de la vie de Saint-Romain dans la cathédrale de Rouen (XVIe siècle)

Il y a de fortes chances que lors de votre parcours vous tombiez sur des vitraux trompeurs. Prenez garde. Leur style et leur couleur les font ressembler à des vitraux du XIIIe siècle. Mais à y regarder de plus près, la perfection du dessin et la propreté des verres vous mettront la puce à l’oreille. Vous êtes sûrement en face de vitraux dits « archéologiques » ou « néo-médiévaux ». Au XIXe siècle, beaucoup d’églises se sont dotées de ces pastiches pour remplacer les anciennes œuvres abîmées ou disparues. Des ateliers de verriers leur proposaient même des modèles sur catalogue et vendus au mètre carré. À vos amis, vous ne manquerez pas d’affirmer fièrement que vous, on ne vous trompe pas. On ne fera pas prendre une flûte de vin mousseux pour du champagne.

Vitrail archéologique

Vitrail de la cathédrale de Bayeux. Vie de saint Exupère. L’iconographie et les tonalités rappellent le Moyen Âge mais ce sont des créations du XIXe siècle, des vitraux archéologiques. Au passage, admirez l’habileté du sculpteur qui frappe à l’aveugle.

Identifier une scène religieuse

Durant la visite, arrivera fatalement ce moment difficile. Vous êtes plantés devant un grand vitrail peuplé d’une myriade de personnages. Qu’est-ce que ça représente ? Il y a des saynètes dans tous les sens et en prime, vues d’en bas, les figures sont bien trop minuscules pour être identifiées. Vous constatez dans le regard de vos amis le même sentiment de perdition. Cachez votre propre trouble, prenez une inspiration et remettez de l’ordre dans les yeux de vos visiteurs. « Ces vitraux se lisent du bas vers le haut », prévenez-vous. Logique : ils racontent généralement la vie d’un saint personnage ; à chaque étape de son histoire, ils se rapprochent du ciel jusqu’à être accueilli par Dieu dans la scène la plus élevée du vitrail.

Reste à identifier le personnage principal représenté. Si c’est un barbu d’âge moyen, il s’agit probablement du Christ ; si c’est une femme couronnée, sûrement la Vierge. Enfin, si c’est une personne auréolée, c’est sans doute un saint. Mais lequel ? Dans ce domaine, il y a pléthore de possibilités, car l’Église catholique a canonisé plusieurs milliers d’hommes ou de femmes.

Vitrail de Saint Charlemagne. Cathédrale de Chartres.

Vitrail de saint Charlemagne. Cathédrale de Chartres. Si vous avez lu l’article, vous reconnaissez un vitrail du XIIIe siècle : dominante bleue et rouge, fonds en écaille, bordure de feuilles. Au centre, le mot latin “Carolus” (Charles) peut vous aider à trouver le saint représenté.

Vous craignez qu’un de vos amis vous pose la question fatidique : « c’est qui ? » Dans cette situation difficile, gagnez du temps et faites diversion. D’abord, demandez à vos invités de compter le nombre de morceaux de verre dont est constitué le vitrail. Ça devrait les occuper quelques minutes. Pendant qu’ils ont le regard rivé sur la verrière, cherchez discrètement la petite plaque explicative qui vous donnera souvent le nom du vénérable personnage représenté. Si le nom ne figure pas dans la calendrier (vous tombez par exemple sur des bizarreries comme Eutrope, Ursin, Fulcran, Austreberthe…), c’est probablement un(e) saint(e) local(e). Information que vous annoncerez nonchalamment une fois que vos amis auront terminé le décompte.

Bravo, vous vous en êtes tiré comme un chef. À vos invités, vous avez expliqué le rôle des vitraux, daté certaines œuvres et identifié des scènes religieuses. Vous pouvez maintenant sortir de l’église, auréolé de votre statut d’expert en vitrail. Continuez sur votre lancée. Devenez un connaisseur en architecture en téléchargeant le guide ci-dessous.

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4 Responses

  1. Laeremans André dit :

    Bonjour Laurent,
    Super article et toujours très instructif
    Cela sent le vécu 😉
    Nul doute que je vais user de tes stratagèmes

  2. Flore dit :

    L’angle choisi pour cet article est très amusant, je me suis imaginée avec mes amis ! 😉

    Merci pour ce bon moment! 🙂

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