Je fais parler un donjon en ruine

Certaines forteresses sont si dégradées que des touristes n’y verront qu’un tas de cailloux. Pourtant, pour peu qu’on y prête attention, une tour à moitié effondrée peut se révéler bien bavarde. Exemple avec ce château fort que j’ai visité à Château-sur-Epte en Normandie.

« Interdit d’entrer ». C’est le panneau rouge qui pend à la porte principale de ce château ruiné. Je suis au sommet du village bien nommé de Château-sur-Epte, à la limite de la Normandie et de l’Île-de-France. Autrefois, ce secteur était une frontière très disputée entre les rois d’Angleterre et les rois capétiens. De part et d’autre de la vallée de l’Epte, les châteaux forts normands et français se surveillaient. Situé côté normand, Château-sur-Epte appartenait au camp anglais.

Le donjon à demi-ruiné du château de Château-sur-Epte et sa motte

Le donjon à demi-ruiné du château de Château-sur-Epte campe sur sa motte.

Bien que la forteresse soit fermée au public, je peux facilement l’observer grâce à la route qui en fait le tour complet. Je m’intéresse notamment au donjon installé sur une motte. C’est lui que nous allons précisément décrypter. On pourrait regretter l’état d’effondrement de cette tour. Au contraire, voici une chance inespérée de voir ses entrailles.

Un donjon sur motte

Premier constat qui ne vous aura pas échappé : le donjon domine une motte artificielle. Aux XIe et XIIe siècles, les châteaux à motte pullulaient dans les campagnes, car leur construction demandait peu de moyens tout en assurant une défense efficace. Le châtelain contraignait ses paysans à creuser les fossés et à former une motte avec les terres rejetées. Généralement, une tour en bois était bâtie au sommet de l’éminence. Tour qui servait aussi bien de poste de vigie que de réduit défensif. Voire de résidence pour le seigneur.

Mais à Château-sur-Epte, on peut découvrir une version améliorée de ce château à motte. D’une part, la tour n’est pas en bois, mais en pierre. Plus exactement, elle se compose de blocs de silex et de quelques lits de pierres taillées. Ces matériaux, ininflammables, garantissaient une plus grande solidité, notamment face aux petits malins qui tentaient d’incendier le bâtiment. Seul problème : ce type de construction coûtait cher. Il fallait extraire la pierre, la transporter jusqu’au chantier puis faire appel à des maçons (et non plus à des paysans corvéables) pour élever les murs. Le seigneur de Château-sur-Epte avait donc quelques moyens financiers.

Un château fort version 2.0

Par rapport à une forteresse basique, Château-sur-Epte bénéficie d’une autre amélioration qui, à mes yeux, en fait un château fort 2.0.

  • Version 1.0 : la motte est dominée par une tour en bois
  • Version 1.5 : une tour maçonnée remplace la tour en bois
  • Version 2.0 : la tour est entourée d’une petite enceinte (les spécialistes appellent cela une chemise).

En effet, la motte normande porte le donjon, mais aussi un rempart circulaire. Un obstacle de plus pour celui qui cherchait à s’emparer du cœur de la fortification.

Arquebusières à Château-sur-Epte

Gare à ces discrètes fentes de tirs : un coup d’arquebuse pourrait en partir.

Sur cette chemise, je distingue quelques ouvertures régulièrement disposées, à peine plus grandes qu’une main. Ce sont des arquebusières, autrement dit des fentes de tirs à l’arquebuse. Que peut-on en déduire ? L’arquebuse (l’ancêtre du fusil) étant une arme à feu inventée au XVIe siècle, le château était encore utilisé à cette époque. C’est-à-dire 400-500 ans après son édification. Une longévité assez remarquable : beaucoup de petits châteaux n’ont fonctionné qu’un ou deux siècles.

Les entrailles du donjon

donjon de Château-sur-Epte

L’intérieur du donjon de Château-sur-Epte.

J’en oublie une caractéristique supplémentaire qui rendait ce château encore plus résistant aux assauts : le donjon est rond. Et alors ? Par rapport aux formes quadrangulaires, un donjon circulaire résistait mieux aux projectiles. Sous le choc, les pierres s’épaulaient. De plus, sa construction nécessitait moins de matériaux (on économise les angles).

Regardez ensuite l’épaisseur des murs. Ils sont si larges que les bâtisseurs ont réussi à y loger un escalier à vis (les marches se distinguent à droite). L’espace habitable s’en trouve considérablement rétrécie.

Au milieu de la tour, les traces d’une arcade m’ont fait penser qu’un étage était voûté. J’en doute maintenant, car cette arcade se situe au niveau d’une fenêtre. Je n’imagine pas une voûte la couper à moitié. Notez que cette fenêtre est trilobée (le haut de la baie est percé d’une forme de trèfle à trois feuilles). Savourons ce détail : l’architecture militaire ne s’embarrasse généralement pas de fioriture.

Donjon et tour porche de Château-sur-Epte

Mince, ils ont fait la porte au premier étage du donjon. Ce n’est pas une anomalie mais une précaution défensive.

Pas très commode ce donjon : la porte d’entrée se trouve au 1er étage. Il faut donc imaginer une échelle ou un escalier en bois pour y accéder autrefois. Ce dispositif était enlevé dès que la tour se retrouvait assiégée. Impossible aux assaillants de défoncer cette porte en l’air… mais impossible également aux défenseurs de tenter une sortie surprise. Il fallait tenir, entassés dans les quelques m² du donjon.

Un projet de restauration auquel vous pouvez participer

Les châteaux à motte ne sont pas les forteresses les plus redoutables du Moyen Âge. Mais dans sa catégorie, celle de Château-sur-Epte apparaît assez bien défendue. Nous avons insisté sur la construction en pierre, la forme ronde de la tour, la porte au premier étage et la protection de la chemise. Et encore, je ne vous ai pas présenté le reste du site fortifié : la basse-cour est entourée d’une enceinte percée de deux tours-porche.

Si j’ai pu si bien observer ce château, j’en remercie l’association Héritage historique. En 2015, elle a acheté cette forteresse que son ancien propriétaire laissait tomber en ruine. Depuis, les bénévoles de l’association entreprennent de déboiser le site et de sécuriser les pans de murs. Un petit groupe de chèvres les aident dans leur tâche de restauration : ces débroussailleuses tout-terrain ne craignent pas d’enjamber les ruines et d’escalader les pentes de la motte pour croquer une branche qui dépasse. Ça ne suffit pas. Héritage historique recherche des bras supplémentaires et des bienfaiteurs. Voir la page du projet Châteauneuf-sur-Epte

Espérons donc une ouverture prochaine du monument au public afin de regarder d’encore plus près le donjon.

En attendant, exercez votre sens de l’observation sur un autre château. Appuyez-vous sur la description de cet exemple normand. Devant un donjon muet, je ne doute pas que vous saurez maintenant lui faire cracher le morceau.

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4 Responses

  1. Bonjour, article intéressant, pour les visiteurs il y a aussi à quelques km le château de Saint Clair sur Epte où fut signé le traité qui va créer la Normandie actuelle : https://montjoye.net/chateau-saint-clair-sur-epte-traite-de-normandie-911 après c’est vrai il n’en reste plus grand chose, mais c’est un lieu chargé historiquement.

    Sinon j’avais mis quelques vues aériennes avant qu’il ne soit vendu, depuis ça bien été débroussaillé 🙂

    https://montjoye.net/chateau-de-chateau-sur-epte

  2. merci à vous : ) j’ai mis un petit lien sur rollon et la naissance de la normandie sur la page saint clair sur epte. Si vous souhaitez faire un article sur un sujet en particulier ( à votre nom pas comme wikipedia + des liens sur votre ou vos sites, n’hésitez pas 😉 exemple ici :https://montjoye.net/jeanne-des-armoises-fausse-jeanne-darc par Stéphane William Gondoin , webmaster du site Normannia sur l’histoire, patrimoine, culture & architecture, rédacteur en chef adjoint du magazine Patrimoine Normand

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