Cathédrales : pourquoi le nom de leurs architectes reste-t-il inconnu ?

À l’image de Notre-Dame de Paris, la majorité des cathédrales gothiques sont des œuvres anonymes. Est-ce un problème de sources ? Leurs architectes étaient-ils des héros très discrets ?

construction saint-denis
Le roi Dagobert ordonne la construction de l’abbaye de Saint-Denis. Une règle à la main, l’architecte est l’interlocuteur du roi. Manuscrit Latin 5286 (XIVe siècle), Gallica/BNF.

L’abbé Suger est célèbre pour avoir rebâti la basilique Saint-Denis vers 1130-1140. Dans plusieurs écrits, il narre son action et les principes qui l’ont guidé sur ce chantier, un des premiers de l’architecture gothique. Par exemple, nous apprenons ses difficultés pour trouver le bois de charpente. Nous savons qu’il payait un orfèvre pour l’entretien des ornements en or et en argent. Nous découvrons son attention à faire scintiller l’intérieur de l’édifice par les vitraux.

Malgré ce contenu varié, Suger ne nomme jamais l’architecte ; pire, il ne donne aucune indication sur son travail et son rôle. Qu’en est-il sur les autres grands chantiers gothiques ?

Les architectes fantômes

À Amiens, nous connaissons les trois architectes successifs de la cathédrale Notre-Dame : Robert de Luzarches, Thomas et Renaud de Cormont sont en effet figurés sur le dallage en forme de labyrinthe. Le cas est exceptionnel, car à Chartres, à Paris, à Bourges, à Strasbourg, les architectes qui ont lancé la construction des cathédrales gothiques restent des énigmes.

Première hypothèse : il n’y en avait pas. Mais il est difficile de croire que des monuments aussi grands et complexes s’en soient passés. On imagine mal Suger ou les évêques avoir les multiples compétences indispensables : concevoir un projet, dessiner des plans, gérer l’approvisionnement des matériaux, recruter la main-d’œuvre, coordonner l’intervention des corps de métier, établir des phases de chantier, transmettre les instructions aux ouvriers…

Non pas que le clergé était incapable pour accomplir certaines de ces tâches (on connaît des moines bâtisseurs et des évêques impliqués dans la conception du projet). Mais cela fait beaucoup pour un homme qui avait des fonctions religieuses plus nécessaires.

Deuxième hypothèse plus vraisemblable : un architecte a bien été embauché mais les chroniqueurs n’ont pas jugé important de le mentionner. Mais alors pourquoi ?

Un problème de sources ?

Les historiens du Moyen Âge se désolent toujours des sources : soit elles ont disparu (et les noms d’architectes avec) ; soit elles ne sont pas aussi bavardes ou claires que l’on espérerait.

À la place de l’architecte, des chroniqueurs, en bons courtisans, préfèrent mettre en avant l’homme le plus puissant, autrement dit le commanditaire. À eux revient la gloire de la construction. Si bien qu’aujourd’hui les maîtres d’ouvrage nous sont presque tous connus plusieurs siècles après leur mort.

construction temple salomon
Salomon commande à un architecte la construction du temple de Salomon. L’architecte tient ici une équerre. Enluminure du manuscrit Latin 4915 (1447-1455), Gallica/BNF

Où sont passés les architectes ? Parmi les documents survivants, il n’est pas toujours facile de les identifier. Déjà parce que le mot « architecte » est très rarement employé au Moyen Âge. Le chef de chantier se cache derrière des expressions variées et parfois vagues : maître d’œuvre, maître maçon, maître tailleur, ou simplement maçon (je vous épargne les noms véritables en latin).

Heureusement, la moisson des historiens s’améliore au fil des siècles. Nous disposons par exemple de quelques contrats d’embauche. Ainsi, Jean Deschamps s’accorde en 1286 avec l’Œuvre de la cathédrale de Narbonne sur sa rémunération : 3 sous par jour travaillé, un manteau et 100 sous par an pour l’entretien de la maison qu’il loue. Les premières comptabilités de chantier apparaissent ensuite.

Bref, pour la fin du Moyen Âge, grâce à une multiplication des documents, nous connaissons beaucoup d’architectes. Avant le XIIIe siècle, le peu de mentions se comprendrait par le manque de sources ou leur laconisme.

Cependant cet argument ne résout toujours pas le cas de Saint-Denis (qui certes n’était pas une cathédrale mais une abbatiale). Car, déjà dit, Suger nous a laissé un témoignage écrit assez long. Comment expliquer le silence de l’abbé ?

Une profession méprisée ?

A la suite de l’historien de l’art Alain Erlande-Brandenburg, on peut se demander si Suger ne pèche pas par orgueil. Ravi de sa nouvelle abbatiale, il ne souhaite pas partager le mérite de la construction avec quiconque. Sous sa plume, l’architecte est donc laissé dans l’ombre.

Cette attitude reflète peut-être un certain mépris pour la profession. À la base, l’architecte est souvent un tailleur de pierre ou un sculpteur. Son domaine relève de ce qu’on appelle dans l’Antiquité et au Moyen Âge les arts mécaniques, c’est-à-dire les savoirs manuels. Leur exercice implique de se fatiguer, de se salir. D’où une dévaluation de ces activités par certains clercs.

En même temps, l’architecte ne se contente pas de surveiller l’empilement des blocs de pierre. Il faut tracer des arcs et des voûtes. Il faut dessiner des plans complexes au sol et en élévation. Il faut réaliser des gabarits, c’est-à-dire des pièces de bois indiquant aux ouvriers le profil d’une pierre. Bref, un architecte doit maîtriser la géométrie, un art libéral, c’est-à-dire intellectuel et donc plus valorisé.

ulrich d'Ensinguen
L’architecte Ulrich d’Ensinguen trace un plan. Un savoir géométrique est indispensable ainsi que la capacité à s’imaginer l’œuvre en 3 dimensions. Il fut actif de 1399 à 1419 sur le chantier de la cathédrale de Strasbourg. Image extraite du documentaire « Le défi des bâtisseurs : la cathédrale de Strasbourg », réal. Marc Jampolsky.

En fin de compte, l’architecte se trouve dans une position moyenne dans la hiérarchie des savoirs. Peu à peu, sa place s’élève, comme en témoignent plusieurs indices.

Honneurs et privilèges pour certains architectes

À l’inverse apparemment de Suger, d’autres ecclésiastiques admirent le travail des architectes. Au XIIIe siècle, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés accorde à Pierre de Montreuil, auteur d’une chapelle pour les moines, le droit d’être inhumé dans l’église. L’épitaphe le célèbre comme « docteur ès pierres » (doctor lathomorum). Ce grade universitaire fictif lui a sûrement été conféré par les moines, admiratifs devant son savoir technique.

Un manuscrit du XIIe siècle s’enthousiasme pour Lanfranc, architecte de la cathédrale de Modène en Italie : l’auteur le qualifie d’« artisan merveilleux et bâtisseur époustouflant » (là aussi je vous dispense de la formule latine d’origine). Ainsi quelques noms ressortent des brumes de l’histoire médiévale.

La réputation de certains architectes est telle qu’ils sont recrutés à l’international comme certains de nos footballeurs. Vers 1340, Matthieu d’Arras travaille sur le chantier du palais des papes à Avignon lorsqu’il est appelé par le futur empereur germanique Charles IV de Luxembourg à Prague. Là-bas, il est chargé de la construction de la cathédrale gothique. Un buste installé dans l’église atteste de son importance.

matthieu d'arras
L’architecte Matthieu d’Arras a son buste sculpté à l’intérieur de la cathédrale qu’il a bâti à Prague. Hommage de son successeur sur le chantier : Peter Parler. Ce dernier n’a pas manqué de se figurer à côté. Remarquez le compas sculpté sur le vêtement. Packare/wikimedia commons

Ceux qui travaillent de la langue

Matthieu d’Arras appartient-il à cette élite d’architectes qui, à partir du XIIIe siècle, semble arrêter de se salir ? Leur activité se limite à la partie intellectuelle : ils conçoivent les plans ou les dessins des différents éléments mais interviennent rarement sur le chantier, si ce n’est pour vérifier sa bonne marche. Sur place, l’autorité quotidienne est laissée à un contremaître ou un appareilleur. Un peu comme un grand architecte aujourd’hui, à l’instar de Jean Nouvel.

L’architecte italien Leon Battiste Alberti (1404-1472) théorise cette séparation : d’un côté, il y a que ceux qui font l’ouvrage, de l’autre, ceux qui créent l’œuvre dans leur tête et sur parchemin. Lui-même se range dans la seconde catégorie.

Cependant, selon l’historien Philippe Bernardi, la plupart des architectes appartiennent à la première, celle des conducteurs de travaux. La spécialisation concerne seulement quelques « stars » du bâtiment. Leur renommée les préserve de l’anonymat. L’évolution n’a pas échappé à un critique du XIVe siècle :

« dans un grand édifice, il est de règle qu’il n’y ait qu’un maître principal, qui seulement ordonne par la parole ; rarement ou jamais il n’y met la main, et cependant il reçoit des honoraires plus forts que les autres. Ainsi, nombreux sont dans l’Église ceux qui touchent de gros bénéfices et ne travaillent que de la langue ».

Anonyme cité dans cet article de Marcel Aubert sur l’architecte

Architecte ou non, on en connaît tous, des travailleurs de la langue…

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22 Responses

  1. Christine LeMaur dit :

    Merci Laurent pour cet article qui nous amène à la réflexion !

  2. vincent ramnoux dit :

    Il me vient une petite réflexion , à la chute de l’empire romain les savoirs architecturaux étaient parfaitement connus et maitrisés, et finalement la construction d’une basilique, puis d’une église romane ne devait pas poser de problèmes aux bâtisseurs de cette époque. Donc point besoin de savoir lire et écrire, tout était bien su. Avec la redécouverte d’Euclide et les apports architecturaux d’Orient, les seuls qui pouvaient en prendre connaissance étaient les clercs car ils savaient lire et écrire. Peut être « dirigeaient-ils » les travaux, les maitres d’œuvre étant leurs subalternes, d’où l’absence de mention de leur identité.
    L’explosion des chantiers venant, les maitres d’œuvre se muèrent en géomètres et accédant ainsi à un rang social plus élevé, purent bénéficier des honneurs posthumes dus à leurs rang.
    Merci pour cet article, qui m’a bien fait réfléchir! la preuve.
    Bonne continuation. Vincent

    • Laurent Ridel dit :

      Bonjour Vincent, voici mes remarques suite à vos réflexions réfléchies :
      – entre l’Antiquité tardive et le Moyen Âge, il y a eu fatalement une perte de savoir-faire dans la construction de pierre en raison de la diminution du nombre de chantiers. Les peuples germaniques n’étaient pas de grands bâtisseurs en pierre.
      – Les clercs ont en effet été les premiers à relire Euclide au XIIe siècle mais n’excluons pas aussi des transferts culturels par simple contact : en Espagne, en Terre sainte, les bâtisseurs chrétiens pouvaient étudier les architectures locales.
      – Comme je le suggérais dans l’article, des moines assuraient la direction de chantier, notamment au temps de l’âge d’or des abbayes (XIe-XIIe siècle).
      – La multiplication des chantiers à partir de l’époque romane a favorisé la montée en compétence des artisans et des maîtres d’œuvre.

  3. Marie-Gabrielle Leblanc dit :

    Bonjour Laurent, je suis très étonnée que vous ne fassiez pas mention de Villard de Honnecourt et son célèbre carnet de dessins, il est le plus célèbre architecte du XIIIe siècle même si on n’est pas certains à quels chantiers exactement il a participé.

    • Laurent Ridel dit :

      Bonjour Marie-Gabrielle. Les commentaires servent à ça : parler de tout ce que l’auteur de l’article n’a pas eu le temps ou le souhait de parler.

  4. Roland dit :

    Bonjour à tous,

    L’héritage.

    La basilique St Pierre fut consacrée le 18 novembre 326 par le pape Sylvestre Ier.

    Ce qui me laisse perplexe, c’est la transmission de ce savoir. Les égyptiens étaient de grands bâtisseurs. Il y a 4000-5000 ans, leurs dessins étaient d’une précision remarquable. Comment ce savoir a-t-il pu être « préservé » et nous être transmis ?
    Jusqu’au Xè siècle, pour plus de 90% de la population seule l’expression orale avait cours.
    Merci Laurent.

    • Laurent Ridel dit :

      Bonjour. A ma connaissance, les Égyptiens n’ont pas laissé de dessins d’architecture. Mais il est vrai que la taille de leur blocs de pierre dans les pyramides était précise.
      La transmission ne m’étonne pas particulièrement. Le savoir de bâtisseur se transmet surtout oralement. En plus, rien ne permet d’affirmer que l’Égypte est le creuset unique de la « science » architecturale en Occident. Si c’était le cas, on aurait des pyramides un peu partout.

  5. yves JANNY dit :

    Bonsoir,

    C’est toujours avec autant d’attention et d’intérêt que je lis tes différents articles.

    Mais aujourd’hui, je tiens à exprimer mon étonnement que tu ne cites pas différents architectes ayant participés activement à la construction de différents édifices.
    Pour exemple, le labyrinthe de la cathédrale de REIMS :
    – labyrinthe situé à la croisée des nefs, matérialisé par un curieux dallage, incrusté de marbre noir ou de plomb qui dessinait une sorte de jeu de l’oie au parcours compliqué.
    Ainsi, à REIMS, le labyrinthe porte le nom des quatre premiers architectes ; Jean d’Orbais / Jean le Loup / Gaucher de Reims et Bernard de Soissons.

    C’est aussi le cas, pour la cathédrale dont les architectes connus tels Robert de Luzarches / Thomas et Renaud de Cormont.
    Nous pouvons aussi noter le nom de Guillaume de Sens qui participa au chantier de la cathédrale de Cantorbéry, celui de Jean Langlois bâtisseur du chœur de Saint Urbain à Troyes, qui termina sa carrière à Chypre pour la construction de la cathédrale de Famagouste.

    Si le nom des architectes était peu connu, celui des sculpteurs est resté bien dans l’ombre.

  6. Frapech Jean Louis dit :

    En fait c’est de Francs Maçons opératifs qui les ont construites et ils avaient obligation du secret absolu, ni de dévoiler les secrets de la construction, ni de laisser aucune trace visible de leur passage sur la totalité de l’édifice. Pourtant, pour ceux qui sont exercés il est possible de reconnaître suivant les édifices des traces irréfutables de leur passage !!!!!

  7. Xavier Tercelin dit :

    Une question m’a toujours taraudé :
    Lorsque l’on tient une petite chaîne, une chaînette, entre ses deux doigts, elle pend sous son propre poids et les forces exercées par les doigts sont bien évidemment verticales.
    Si l’on « fige » la chaînette et qu’on la retourne, elle forme une voûte dont chaque maillon pousse sur les autres et les forces exercées sont bien verticales.
    Gaudi, architecte entre autres de la Basilique, la Sagrada Familia de Barcelone, s’est basé sur ce principe pour sa construction. On n’a donc pas besoin de contreforts car les forces sont strictement verticales.
    Comment se fait-il que ce principe évident dès qu’on tient un corde, un chaîne en main, n’ait pas été appliqué plus tôt ?
    Mais évidemment les piliers ne sont pas verticaux !

    • Laurent Ridel dit :

      Je ne crois pas qu’on puisse comparer les forces d’une chaînette retournée aux forces des arcs en architecture. Une chaînette est composée de maillons, un arc de claveaux. Je développe un peu dans cet article.

  8. Marie-Gabrielle Leblanc dit :

    Faux et archi-faux historiquement, propagande maçonnique de notre époque. Rien n’est vrai.
    (Je suis docteur en Histoire de l’art médiéval d’Occident)

    • PESTRE dit :

      Bonjour marie Gabrielle quelle véhémence envers la maçonnerie et même si je n’appartiens à aucune loge ce sont des gens qui m’ont toujours intriguée et passionnée! Que vous soyez Professeur en Histoire de l’art ne vous autorise pas à autant d’intolerance. Ils ont beaucoup œuvre pour un certain progrès social et je suis fort bien documentée sur le sujet bcp sont à l’origine des systèmes mutualistes et caisses de retraites complémentaires domaines dans lequel j’ai travaillé durant 44 ans donc je connais les historiques! Même procès que pour les templiers! Dommage chantal Pestre

  9. JOCELYNE OU PHILIPPE HURDEQUINT dit :

    Belle analyse

  10. Marie-Gabrielle Leblanc dit :

    Gardez votre opinion pour le moment, mais continuez à chercher en toute sincérité, vous verrez qu’on vous a trompée et que rien de ce que vous écrivez n’est vrai. Aucune intolérance là, seulement se documenter à de vraies sources authentiques et pas à de la propagande. Ce n’est pas un argument d’accuser d’intolérance ceux qui ont une opinion qui vous déplait.

    • PESTRE dit :

      Par respect pour notre ami Laurent rassurez-vous gardez vos certitudes et moi les miennes. Mais vous ne faites qu’enseigner ce que l’on vous a appris donc peu d’ouverture d’esprit pour le reste. Par contre évitez ce terme de propagande il est très désagréable et me fait penser à une période peu glorieuse de notre histoire merci

  11. Patrick André dit :

    Peu de plans nous sont parvenus (hormis ceux présentés à Strasbourg…) car le médium utilisé était une planchette de bois mais aussi du parchemin, lui même gratté et réutilisé pour ne devenir qu’un palimpseste inutilisable à force de servir et resservir …à partir du 14ème les techniques et redécouvertes vont permettre l’utilisation de la cellulose, de l’imprimerie etc…donc, la divulgation et la vulgarisation progressive des savoirs. Car quelque soit celui ou celle qui conçoit un bâtiment le trait est une nécessité pour construire, planifier, organiser…il n’y a pas de hasard en matière de construction…seulement, un médium qui passe de mains en mains, devient au bout de quelque temps illisible. Aussi, la transmission orale corporative d’un « savoir faire » était plus importante que de savoir qui à fait quoi…
    Comparé au nombre d’édifices religieux, militaires ou laïcs, seuls quelques noms de « bâtisseurs » nous sont à ce jour connu. En général ces derniers avaient une haute estime leur personne et de leur savoir qu’ils retransmettaient jalousement à quelques initiés dignes de ce nom.

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