Les souterrains, un mythe sous les châteaux forts ?

Pour fasciner les visiteurs, un château doit receler des oubliettes, un trésor et des souterrains. Ah, ces mystérieux souterrains qu’on ne voit jamais ! Est-ce une arnaque à touristes ? Servaient-ils à fuir du château en cachette ?

Transcription de la vidéo

Vous avez tous entendu des histoires de souterrains. Un guide ou un ancien vous a expliqué que sous tel château partent un ou plusieurs souterrains qui débouchent plus ou moins loin dans la campagne. Souvent on vous raconte qu’ils rejoignent le château ou le manoir voisin. Soit parfois une distance d’une dizaine de kilomètres. Ce dispositif permettait au seigneur ou aux soldats de fuir en toute discrétion en cas de siège.

Des souterrains de plusieurs kilomètres, sérieux ?

Écouter ce genre d’histoire me fait soupirer. Encore un type qui essaie de me faire gober n’importe quoi ou qui parle de ce qu’il ne connaît pas. Il suffit de réfléchir quelques instants pour comprendre que ce n’est pas crédible. D’ailleurs, chaque fois que vous voulez voir de plus près ces souterrains, le même type vous répond : « ce n’est pas possible, ils sont murés, éboulés » ou « pour des raisons de sécurité, ils ne sont pas accessibles au public ». Ne pensez pas que je doute de l’existence des souterrains. Simplement je pense que la plupart sont imaginaires. Démonstration.

D’abord, prenez conscience de la difficulté voire de l’impossibilité technique de creuser des souterrains de plusieurs kilomètres au Moyen Âge. Il faudrait être ingénieur-topographe pour y arriver. Imaginez que vous creusez votre tunnel. Vous devrez veiller au relief du terrain. Deviner que vous arrivez au niveau d’une vallée, d’une rivière et donc creuser plus bas pour les passer. Et tout ça sans point de repère sur l’extérieur, enfermé que vous êtes dans votre tunnel. Vous devrez veiller aux éventuelles remontées d’eau d’une nappe phréatique. Surtout, il faudra creuser, creuser longtemps.

Pensez à la difficulté d’évacuer les terres, surtout à partir du moment où vous piochez depuis des kilomètres. On n’est pas au XIXe siècle où l’emploi de l’explosif ou la pose de rails permettaient de creuser des mines tentaculaires. N’oubliez pas enfin de prendre en compte le nombre extraordinaire d’arbres à abattre pour étayer la galerie. Sinon écroulement assuré si vous êtes dans un sous-sol meuble. Vous y croyez toujours aux souterrains ?

Le château fantasmé

J’ai d’autres arguments en magasin pour vous convaincre. Ces soi-disant souterrains qui relieraient les châteaux entre eux sont une aberration militaire. Il n’y a pas besoin d’être Bertrand du Guesclin pour comprendre qu’ils ne servent pas à grand-chose. Pourquoi leur donner une si grande longueur alors qu’il suffit de quelques centaines de mètres pour qu’ils débouchent dans un bois ou dans une maison, d’où le seigneur ou la garnison peuvent fuir discrètement ? Surtout le dispositif peut se retourner contre les défenseurs au cas où il serait découvert. L’ennemi qui s’empare d’un château pourrait s’introduire directement dans les autres châteaux connectés. Comment croire qu’un châtelain accepte que sa forteresse recèle une telle vulnérabilité ?

Mais alors pourquoi ces histoires de souterrains ? D’où sortent-elles ? Peut-être du XIXe siècle, époque où s’est développée une vision mythique des châteaux forts. Des romanciers, parmi lesquels Victor Hugo, en ont fait des sites lugubres et mystérieux. Il reste encore quelque chose de cette image sombre. Pensez aux oubliettes, une invention de la littérature. Les souterrains, avec leur entrée secrète, s’intègrent bien à ce cliché. Parfois la réalité rejoignait la fiction. Sur certains sites, des travaux, ou des éboulements révélaient des structures enterrées. Comme on ne comprenait pas ce qu’elles faisaient là, à quoi elles servaient — elles étaient abandonnées depuis des siècles — on les a hâtivement interprétés comme des souterrains.

Le danger des souterrains mal fréquentés.
Croire aux longs souterrains, c’est comme croire aux fantômes

Le vrai usage des souterrains

Est-ce que je dis que les souterrains n’existaient pas ? Non. En revanche, je mets en doute la réalité des souterrains de plusieurs kilomètres, qui allaient de châteaux en châteaux. Des galeries, des pièces sous terre, ça existe. Vous pourrez en visiter par exemple aux châteaux de Loches ou de Boulogne-sur-Mer. Par contre, ne vous trompez pas sur leur véritable fonction : ce ne sont pas des couloirs qui permettaient des fuites clandestines. Mais à quoi servaient-ils ?

La réalité est moins romantique et ne vous fera pas rêver autant que la trilogie du Seigneur des Anneaux. Au château d’Arques en Normandie, des galeries partent de sous les tours et débouchent par d’étroites meurtrières dans le fossé. De là, les défenseurs pouvaient viser l’ennemi qui s’aventurait au niveau du fossé. Dans ce cas, les souterrains sont courts et ont un véritable intérêt militaire. Voir le plan de ces structures, p.361.

Dans d’autres cas, les structures souterraines correspondent simplement à des caves : au Moyen Âge, on les creusait souvent sous la forme de longs couloirs.

Parfois, les souterrains sont interprétés comme une carrière. On creusait sous le château pour extraire les pierres destinées à façonner les remparts et les bâtiments. Cette utilisation réduisait le transport, toujours coûteux, des matériaux.

Pour anecdote, je me souviens d’un radiesthésiste qui avait deviné une multitude de cavités à l’emplacement d’un château disparu. Je ne sais pas si c’était en utilisant un pendule ou un bâton de sourcier. Quoi qu’il en soit, il a tiré un plan de ces découvertes. À en croire son dessin, tout un réseau de galeries creusait le sous-sol comme une fourmilière. Je me suis toujours demandé si ce radiesthésiste n’avait pas révélé des galeries de mine ou de contre-mine. Je ne parle pas de mines de charbon ou de fer, mais de ces tunnels que les assaillants creusaient sous les remparts dans l’espoir de les faire s’écrouler. C’était une technique de siège. Les défenseurs réagissaient parfois en creusant des galeries de contre-mine afin de rejoindre les mines de l’assaillant et de les repousser. Eh oui ! au Moyen Âge la guerre se jouait aussi sous terre.

Vous l’avez compris. Des souterrains existent, existaient sous les châteaux, mais ils n’avaient pas la fonction que la plupart des gens pensent. Non, ce n’était pas de longues galeries pour évacuer clandestinement une forteresse. Laissez cela aux romans ou aux films. 

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4 Responses

  1. Françoise dit :

    Ah la la… Et bientôt, ce site va nous dire qu’il n’y a pas de trésor caché dans le château…

  2. André Laeremans dit :

    Bonjour Laurent,
    de mieux en mieux mais tu casses les mythes….je t’avoue que je ne parle pas des oubliettes ou cachots dans mon château lors des visites mais des caves souterraines et des fosses d’aisance….de plus cette vidéo est très amusante à regarder
    continue…c’est un régal

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