Dans les églises, les couleurs de l’architecture et de la sculpture ont partiellement, voire totalement, disparu. Cette perte est-elle la faute du temps ou la conséquence d’un changement de goût ?
Le sombre Moyen Âge

Quand j’ai regardé Le Dernier Duel, un film historique qui se déroule dans la France du XIVe siècle, j’ai été frappé par l’atmosphère : le réalisateur Ridley Scott montrait un Moyen Âge sombre, recouvert de boue et de crasse. Toujours le même cliché sur cette période.
Comme quelqu’un qui frapperait sur son écran cathodique plein de neige, l’historien Jacques Le Goff rétablit la bonne image : pour les hommes et les femmes médiévaux, « le beau, c’est le coloré et le brillant. » Le Moyen Âge presque incolore que nous contemplons, ajoute-t-il, est le produit des destructions du temps et de notre goût anachronique.
Et cet attrait se traduit dans les églises. Statues, vitraux, orfèvrerie, tentures, parements d’autel : tout concourait à la polychromie. Une sculpture nue que nous admirons aujourd’hui aurait paru à un homme du XIIIe siècle inachevée.
Depuis quelques décennies, les campagnes de restauration de cathédrales tendent à renverser ce cliché monochrome. À Chartres, à Amiens, à Senlis, à Lausanne, les portails ont été nettoyés, révélant, sous la crasse et la pollution, des traces de rouge, d’ocre, de bleu et d’or.
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La polychromie dans tous ses états
Mais au Moyen Âge, la polychromie ne se limite pas à donner des coups de pinceau. C’est une démarche artistique globale, qui joue sur plusieurs registres :
- La peinture : elle recouvrait en particulier les sculptures, notamment les portails et les statues. Elle pouvait s’étendre aux murs. On pense par exemple aux églises italiennes comme la basilique d’Assise ou la chapelle Scrovegni à Padoue. La France possède néanmoins ses églises peintes de grandes scènes narratives (comme l’abbatiale Saint-Savin). Même de petites églises peuvent être entièrement couvertes de peintures murales.

- Le métal. Au Moyen Âge, on juge une œuvre plus précieuse si elle se compose de plusieurs matériaux. Ainsi des statues en bois sont parfois couvertes de plaques métalliques. Plus surprenant, on sait par le témoignage d’un évêque arménien du XVe siècle que la cathédrale Notre-Dame de Paris présentait un portail principal doré partiellement à la feuille d’or.

- Les pierres elles-mêmes. Parfois, il suffit de tirer profit de la géologie : les bâtisseurs associent des pierres de teintes différentes pour créer un effet décoratif.

Et la couleur ne s’arrête pas à la pierre. Les toitures vernissées de Bourgogne, comme aux Hospices de Beaune, scintillent au soleil. Les tapisseries et les tentures, telle celle de l’Apocalypse à Angers, décoraient les chœurs. Laissez retomber vos yeux sur le sol : quelques églises conservent leurs mosaïques ou leurs pavements colorés : tout, dans l’église, était fait pour capter la lumière et la renvoyer en couleurs.

Calmons tout de même l’enthousiasme que j’ai peut-être fait naître. Rien ne garantit que toutes les églises étaient peintes, et encore moins de fond en comble : pour l’affirmer, il faudrait examiner scientifiquement chacune d’elles. Au fil des analyses, on découvre d’ailleurs des exceptions, comme certains chapiteaux ou la façade de la cathédrale de Poitiers, restés sans couleur.
De l’utilité de la couleur
Dans un premier réflexe, on pense que la couleur sert à faire beau. Sans aucun doute. Mais ce serait faire l’impasse sur des choses tout aussi importantes.
D’abord, la lisibilité. Face à un portail peuplé de nombreux personnages sculptés, qui plus est, à une certaine hauteur, la couleur guidait l’œil. Elle isolait les figures du fond, hiérarchisait les scènes, aidait à reconnaître le Christ, les saints, les damnés. « La couleur est même l’élément premier pour lire et comprendre le décor sculpté », écrit Michel Pastoureau.

Ensuite, l’illusion. On peignait des colonnes pour les faire passer pour du marbre. On peignait des voûtes en bleu pour simuler le ciel. Surtout, on peignait les statues pour leur donner vie. Un cercle noir dans l’œil, le miracle se produit : le personnage semble vous regarder. Un peu d’ombre sous les paupières, du rose sur les joues, et le voilà qui s’anime.

Les fidèles étaient ravis : à leurs yeux, ces statues quasi-vivantes leur semblaient plus efficaces pour répondre à leurs prières.
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Cacher la vraie pierre pour imiter la pierre parfaite
Bien qu’il existe des églises peintes de scènes figurées, les peintres se contentaient plus fréquemment de recouvrir la pierre d’un enduit, puis d’y tracer au pinceau de faux joints, blancs ou rouges. Après restauration, Chartres vient notamment de retrouver ce faux-appareil. Mais on le voyait aussi à l’intérieur de la cathédrale de Noyon, de Strasbourg, de la collégiale Saint-Quiriace de Provins…

Peindre de fausses pierres sur un mur déjà en vraie pierre : voilà qui semble le comble du superflu. Sauf que cet enduit clair avait un avantage bien concret. Il réverbérait la lumière et faisait ressortir l’éclat des vitraux.
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À partir de quelques observations, les historiens de l’art prennent conscience que même les extérieurs pouvaient être peints. Et je ne parle pas seulement des portails ou des galeries de statues. Par exemple, selon Arnaud Timbert, la cathédrale de Chartres montrait aussi un enduit couvert d’un faux-appareil à l’extérieur !
On recouvrait de couleurs des choses encore plus surprenantes. Des sculptures en ivoire ou en albâtre étaient peintes partiellement. Pourquoi cacher sous des pigments une matière qu’on a payée une fortune ? Là encore, par leur geste, les peintres insufflaient la vie aux sculptures.
Issoire, ou l’historicisme mal jugé du XIXe siècle
On a du mal à se faire à cette débauche de couleurs. Moi y compris. Je me souviens de ma visite de l’abbatiale Saint-Austremoine d’Issoire. En franchissant la porte, j’ai été perturbé par les peintures qui couvraient les murs, les chapiteaux et même les colonnes.

Cet intérieur bariolé ne me semblait pas médiéval. J’avais pour partie raison : il datait d’une restauration menée en 1859 par les peintres Anatole Dauvergne et Mayolidue. Cependant, l’historien de l’architecture Roland Recht prévient : ces artistes ont fait de l’historicisme, autrement dit imiter l’ancien avec du neuf. Même si ces peintres du XIXe siècle n’ont pas toujours retrouvé les couleurs exactes, leur résultat s’approche davantage de l’esthétique médiévale que ne le ferait la pierre nue. Leur travail n’est donc pas une faute de goût.
Si ce décor nous choque, c’est que nous avons été conditionnés à préférer la pierre nue.
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Comment nous en sommes venus à aimer le mur blanc
En déroulant la chronologie, l’historien des couleurs Michel Pastoureau pointe déjà le « chromoclasme de la Réforme ». On connaissait les protestants du XVIe siècle comme iconoclastes (c’est-à-dire contre les images) ; on les découvre aussi chromoclastes (c’est-à-dire opposés à la couleur). Les pasteurs Zwingli, Calvin, Melanchton et Luther dénonçaient les sanctuaires peints trop richement. Luther détestait en particulier le rouge, qui lui rappelait la pourpre papale.
À la même époque, intervient le grand contresens de la Renaissance et du classicisme. On regarde les ruines gréco-romaines ; on exhume les statues antiques, dont le temps et la terre avaient lavé la peinture, et l’on en conclut, à tort, que l’idéal antique était le marbre blanc immaculé. Par ricochet, la polychromie médiévale passe pour barbare : les œuvres sont décapées ou les murs badigeonnés à la chaux. Les architectes retiennent la leçon pour les nouvelles églises à construire : dans les édifices classiques, règne la blancheur.

Dans les églises anciennes, on ne cherche plus à renouveler la polychromie des statues ou des murs. On la laisse dépérir jusqu’à la disparition.
Au XXe siècle, le mouvement moderne dans l’architecture renforce la tendance vers la décoloration. Un principe s’empare des architectes : montrer le matériau nu, pierre ou béton.
Ces siècles de chromoclasme ont accouché d’un « monde en noir et blanc », explique Michel Pastoureau. Nous nous sommes habitués à voir ainsi. En dehors des vitraux, les églises contemporaines sont souvent monochromes de même que nos appareils ménagers ou nos téléphones, portables ou non, osent rarement la couleur. Quoique la tendance s’inverse.
Nous sommes borgnes face à l’art médiéval
Nous avons du mal aujourd’hui à imaginer que les façades, les murailles, les voûtes et toute l’architecture des cathédrales de beaucoup d’églises, grandes ou petites, puissent un jour avoir été neuves, intactes, bariolées, resplendissantes.
– Michel Pastoureau
Le temps de quelques nuits, certains monuments retrouvent néanmoins leurs couleurs grâce au mapping, une projection de couleurs par des lasers. Mais il faut largement faire le deuil des églises authentiques. On ne retrouvera jamais leur aspect du Moyen Âge.

Quand bien même vous observez, dans un musée, une statue qui a conservé sa polychromie, dites-vous qu’il vous manquera toujours l’impression qu’en avait l’homme du Moyen Âge, lorsqu’il la découvrait dans son cadre d’origine, l’église, à la lueur tremblotante de dizaines de chandelles, dans l’air chargé d’encens.



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