10 sculptures marquantes de l’art médiéval

De Conques à Strasbourg, de Dijon à Chartres, ces œuvres rares, magnifiques ou révolutionnaires composent un condensé de l’histoire de la sculpture française au Moyen Âge. Rien que ça. Avez-vous eu la chance de les voir ?

Choisir 10 sculptures marquantes parmi les innombrables œuvres ornant les églises ou les musées français, c’est difficile. C’est surtout très peu à l’échelle de la France et sur une période s’étalant sur 1000 ans. Ne soyez donc pas étonné(e) que des chefs-d’œuvre, tout aussi connus et remarquables que ceux présentés ci-dessous, ne s’y trouvent pas. J’ai été impitoyable et très subjectif 😊

1. Le Christ de Saint-Pierre-aux-Nonnains

Christ du chancel de Saint-Pierre aux Nonnains
Elément du chancel de l’église Saint-Pierre aux Nonnains (VIIe-VIIIe siècle), musée de la Cour d’or, Metz

Je vous devine déçu ou dubitatif. Que vient faire ce grossier bas-relief dans cette liste ? Laissez-moi vous expliquer.

C’est un témoignage exceptionnel de l’art du haut Moyen Âge (grosso modo les années 500 à 1000 après J.-C.). De cette période antérieure au roman et au gothique, ne nous est parvenu aucun bloc sculpté, sauf des sarcophages. Comme si l’art de la sculpture, si florissant sous les Romains, était tombé dans l’oubli. Et quand on retrouve un de ces rares blocs, il est simplement décoré de motifs végétaux ou géométriques. Comprenez donc que l’archéologue qui a découvert cette œuvre à Metz a failli tomber en pâmoison. Y était inscrite une figure humaine, le Christ en prime ! Remarquez toutefois qu’il n’a pas encore l’aspect qu’on lui connaît habituellement, celle d’un homme barbu aux cheveux mi-longs.

2. Le trumeau de Souillac

Trumeau de l'église de Souillac
Trumeau de l’église abbatiale de Notre-Dame de Souillac (Lot) et détail (vers 1140)

Le trumeau est le pilier central qui divise une porte à deux vantaux. À Souillac (Lot), il a été déménagé à l’intérieur de l’église. Sur une face, des animaux fabuleux se dévorent dans un mouvement ascendant jusqu’à un homme lui-même attaqué. Cette spirale animalière est d’une telle complexité de réalisation qu’elle enterre toutes les moqueries sur la naïveté des œuvres romanes.

Au-delà de la prouesse technique, cette sculpture est remarquable par son sens conceptuel : le désordre, le tumulte des combats est canalisé dans un pilier. Bref, une illustration du chaos ordonné.

3. Le tympan de Conques

Tympan du portail de l'église abbatiale de Conques
Le Jugement dernier. Tympan du portail de l’église abbatiale de Conques (1130-1135).

Avant d’entrer dans l’église de Conques, le pèlerin ne pouvait pas échapper à ce tympan sculpté au-dessus de la porte. Il y était confronté à la vision de la fin du monde. Le Christ au centre y juge les morts. De son bras levé, il indique ceux qui le rejoindront au paradis. De son bras abaissé, il montre les profondeurs de l’enfer pour les chrétiens dont l’âme est souillée. Cette vision à la fois simple et inquiétante devait faire réfléchir les spectateurs sur le sens à donner à leur vie.

Notez les restes de couleurs. Ce tympan était peint comme probablement toutes les sculptures suivantes.

4. l’Ève d’Autun

Eve d'Autun
Eve, vers 1130. Fragment de linteau qui appartenait à la cathédrale d’Autun, aujourd’hui conservé au musée Rollin, reproduction à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris.

C’est la star des livres sur l’art roman. Un peu comme la Joconde dès qu’on écrit sur la Renaissance. Reconnaissons que le Moyen Âge, qui plus est la période romane, ne nous gratifie pas souvent d’images aussi sensuelles.

Ève est prise sur le fait : elle saisit le fruit défendu et susurre à Adam d’y goûter (cette partie montrant Adam ayant malheureusement disparu).

L’image illustre un principe de la sculpture romane : la loi du cadre. Le sculpteur doit s’adapter à la forme de son support, ici un linteau de porte, que l’architecture lui impose. Loi qui oblige souvent à contorsionner les personnages et les objets. En l’occurrence notre artiste, probablement un certain Gislebertus, a réussi à représenter des sujets normalement verticaux (un arbre et une femme) dans le sens de la longueur.

5. Les statues-colonnes de Chartres

Statues-colonnes de la cathédrale de Chartres
Statues-colonnes de la cathédrale de Chartres : reines, prophète, patriarche et roi. Ébrasement du portail royal (vers 1150)

Vers le milieu du XIIe siècle, les architectes de l’abbatiale de Saint-Denis et de la cathédrale de Chartres ont l’idée nouvelle de placer des statues dans une zone inédite : sur les côtés des églises, dans ce qu’on appelle les ébrasements des portails. Elles forment comme les gardiens du temple. Leur posture est aussi solennelle et rigide qu’une troupe passée en revue par son général.

Les historiens de l’art désignent ces sculptures sous le nom de statues-colonnes. Colonnes parce que la silhouette de ces statues — tête droite, jambes serrées ou croisées, bras collés au corps — en reprend la forme. Colonne aussi parce que ces statues font corps avec une colonne en arrière-plan. On remarque beaucoup moins cette deuxième caractéristique. Le corps et la colonne sont façonnés en fait dans le même bloc de pierre. Cette disposition, assez spectaculaire, sera copiée dans beaucoup de cathédrales et grandes églises.

6. Le Pilier des anges de Strasbourg

Pilier des anges à Strasbourg
Pilier des anges dans la cathédrale de Strasbourg (vers 1230). Détail de deux évangélistes

Me croirez-vous si je vous dis que ce pilier auquel sont accrochés douze personnages représente le Jugement dernier ? Comparez-le avec le tympan de Conques décrit précédemment. Il n’a rien à voir. Le Jugement est ici « verticalisé » et traité avec de véritables statues. Ces œuvres s’écartent aussi des statues-colonnes de Chartres. Le drapé est si fin qu’il laisse deviner le corps. Les personnages — anges, évangélistes et Christ — adoptent des postures plus recherchées et naturelles.

Ce Jugement dernier séduit incontestablement plus celui de Conques, mais ce qu’il gagne en beauté, il le perd en efficacité pédagogique : le chrétien, voyant ce pilier, méditait-il sur la fin des temps et ses chances de salut ?

7. L’Adam de Paris

Adam de Notre-Dame de Paris
Adam, vers 1260, musée du Moyen Âge à Paris, Réunion des musées Nationaux-GP ; cliché : Hervé Lewandowski

On pourrait croire à un Apollon tant cette statue respecte les canons esthétiques de l’Antiquité. Pourtant ce nu est daté de la seconde moitié du XIIIe siècle, n’ornait pas une demeure romaine, mais l’intérieur de la cathédrale de Paris. Aujourd’hui conservé au musée du Cluny, cet Adam prouve que :

1) les artistes n’ont pas attendu la Renaissance pour s’intéresser et copier les œuvres antiques.

2) ils savaient parfaitement reproduire l’anatomie d’un corps.

8. Saint Louis de Mainneville

Saint Louis de Mainneville
Saint Louis appartenant à l’église de Mainneville (Eure), vers 1315-1317, reproduction à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris

Plus petite, plus traditionnelle, cette statue n’a pas le pouvoir de séduction de l’Adam de Paris. Elle mérite néanmoins de figurer dans cette liste, car elle porte dans son visage une révolution. L’artiste a osé faire un portrait ressemblant. Jusqu’à la fin du XIIIe siècle, les sculpteurs ou les peintres ne s’en soucient pas. Pour faire un roi, ils reprennent un type conventionnel et lui ajoutent une couronne et un sceptre. Dans le cas de cette statue, l’auteur, anonyme, a sculpté une face émaciée, une mâchoire carrée, et des cheveux mi-longs, fidèlement à l’aspect du saint roi de France.

9. Le Puits de Moïse

Puits de Moïse
Détail du Puits de Moïse (1395-1405) par Claus Sluter, Chartreuse de Champmol, Dijon, reproduction à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris

Ce puits est en fait un groupe sculpté qui servait de base à un grand crucifix et qui trônait au centre d’un cloître.

Six statues de prophètes le constituent, mais vous ne voyez sur l’image que deux d’entre eux : Daniel (l’enturbanné) et Isaïe (le vieillard chauve). Admirez le naturel qu’a réussi à donner l’auteur, Claus Sluter, aux personnages. Né près d’Amsterdam, Sluter fait partie des meilleurs sculpteurs de la fin du Moyen Âge. On croirait que Daniel et Isaïe étaient en train de converser quand soudain l’artiste les a pétrifiés. Notez l’effort d’individualisation de chaque statue. Barbus tous les deux, les deux prophètes n’ont pourtant pas du tout la même barbe. Pareil pour les rides, la bouche, les joues, les oreilles…

10. La Vierge au raisin de Troyes

Vierge au raisin à Troyes
Vierge au raisin. Collégiale Saint-Urbain de Troyes (XVe siècle ou vers 1520)

Constatant que ma galerie est essentiellement masculine, je m’empresse, parité oblige, de vous montrer une statue de la Vierge. C’est de loin la femme la plus représentée dans le monde catholique. Dans cette multitude, mon choix se porte vers cette aimable Vierge à l’Enfant du XVe ou XVIe siècle.

Marie sourit jusqu’aux yeux. Ses cheveux ondulent jusqu’au bas du dos. Et puis ces sourcils si délicats, ces mains si fines… Non, je vous le jure, je ne suis pas en train de tomber amoureux. Regardons plutôt sa robe, lourde et volumineuse, si bien qu’elle crée de puissants effets d’ombre et de lumière. Un oiseau picore la grappe de raisin devant l’Enfant Jésus. Ce détail pittoresque peut aussi bien renvoyer aux vignerons locaux (nous sommes en Champagne), qu’au sacrifice du Christ.

Voici pour ce parcours à travers quelques sculptures religieuses du Moyen Âge. Si vous voulez en ajouter à cette trop courte liste, la rubrique des commentaires vous est ouverte en bas de la page.

Partager l'article
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Vous pourriez aimer aussi...

8 Responses

  1. Très intéressant,comme toujours.
    Dans la spirale animalière du trumeau de Souillac, dans la partie supérieure de la photo de droite, serait-ce un cochon ? Ça y ressemble mais ses oreilles m’en font douter. En vous remerciant.

    • Laurent Ridel dit :

      Merci ! Non je ne vois pas de cochon sur l’agrandissement de la photo. Il s’agit d’animaux fantastiques, soit des mammifères à tête d’oiseau, soit l’inverse. Vous ne trouverez pas matière à grossir votre inventaire ici 🙂

  2. vincent ramnoux dit :

    Grace à vos publications nous est donnée la possibilité de voir et surtout d’avoir un commentaire d’historien sur des monuments, dont nous ne soupçonnons pas l’existence.
    Sauf pour le portail de Conques que j’ai eu l’occasion d’admirer.
    Merci de ce nouvel article.

  3. Montagne Yves dit :

    Avez vous remarqué que Eve d’Autun cueille une figue? J’avais lu que le fruit défendu originellement était une figue. La pomme était une erreur de traduction du mal ; en latin la pomme se dit malum.
    Du coup je suis allé voir sur internet des photos de figuier en fleurs (lien ci-joint) et en comparant les fleurs de la photo et de la sculpture, je n’ai plus de doute. Qu’en pensez vous?
    Je laisserai d’autres faire des commentaire sur le symbole de la figue, sur sa pollinisation et sur l’argot italien.

    https://www.google.com/search?q=figuier+en+fleur&client=firefox-b-d&sxsrf=ALeKk01dpr-P16dNW4wq0q41Xap8hseR4Q:1601199383005&tbm=isch&source=iu&ictx=1&fir=ZSUbWacgZ2a_OM%252CdBdJEpzedb3VZM%252C_&vet=1&usg=AI4_-kRUQ67PuMUDsDXgtNtMrpxDeJRQHg&sa=X&ved=2ahUKEwj718DDhInsAhVNxIUKHeuOA4sQ9QF6BAgKEEM&biw=1400&bih=811#imgrc=ZSUbWacgZ2a_OM

    • Laurent Ridel dit :

      La Bible ne précise pas la nature du fruit défendu et, comme vous le dites, c’est par un jeu de mots, que la pomme est devenue le fruit de la tentation. Par contre, la Bible explique qu’une fois le fruit mangé, Adam et Eve prirent conscience de leur nudité. Ils se couvrirent alors le sexe de feuilles… de figuier. Arbre qu’on retrouve dans le Nouveau Testament : après avoir regretté d’avoir trahi Jésus, Judas alla se pendre à une branche de figuier. C’est donc un arbre symbolique dans le christianisme.

  4. Catherine Hubault dit :

    Bonjour,
    Je trouve qu’il manque à cette très jolie liste, la Sainte Marie l’Egyptienne de l’église Saint Germain l’Auxerrois à Paris 1er (15e siècle).
    Bien cordialement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimez visiter les églises ?

Téléchargez mon guide "Reconnaître les styles d'architecture". C'est gratuit.