Sculpture religieuse : les trois barjots de la cathédrale d’Amiens

Un barbu qui avale des épées, deux cavaliers, l’un aux yeux bandés et l’autre tenant une balance : c’est ce que l’on peut voir parmi les innombrables sculptures de la cathédrale d’Amiens. Qui se cachent derrière ces personnages au comportement fantasque ?

Rien que pour la richesse de ses sculptures, la cathédrale d’Amiens mérite le détour. Personnellement, j’ai passé au moins une heure à détailler les centaines de figures qui décorent les portails de la façade occidentale. Parmi elles, trois ont retenu mon attention à cause de l’attitude insolite des personnages.

  • Un barbu furibond qui semble avaler deux épées
  • Un cavalier qui, malgré ses yeux bandés, frappe à mort un homme
  • Un autre cavalier qui tient une balance.

Derrière ces représentations, se cachent, dans le désordre, un cavalier de l’Apocalypse, le Christ et l’allégorie de la colère.

L’avaleur d’épée : le Christ se déchaîne

Christ de l'Apocalypse

Sur la façade principale de la cathédrale, au-dessus du portail du Jugement Dernier, on peut voir un avaleur de sabres !

Surgissant des cieux, cet homme barbu pointe deux épées vers sa bouche comme s’il s’apprêtait à les avaler. Même pas peur.

En l’occurrence, il s’agit du Christ tel que décrit dans l’Apocalypse. L’Apocalypse est cette partie de la Bible qui raconte la fin des temps. Son auteur, l’apôtre Jean, y écrit ce que Dieu lui a révélé. Dans ce texte à la fois terrifiant et merveilleux et ésotérique, apparaît à deux reprises un personnage dont la bouche expulse une épée pour frapper les damnés. Tenant des propos souvent ésotériques, saint Jean n’est pas clair sur son identité, mais on devine qu’il évoque le Christ.

Notez que la sculpture d’Amiens ne s’accorde pas exactement avec la description de l’Apocalypse. D’une part, la figure de pierre tient deux épées et non une comme dit dans la Bible. Deuxièmement, les deux armes semblent être introduites dans la bouche et non en sortir. Bref, du texte à la représentation sculptée, on voit la marge d’interprétation de l’artiste… ou sa mécompréhension du passage original.

Le cavalier à la balance : un fléau s’abat sur le monde

cavalier de l'apocalypse : la famine

Ce cavalier nu aux cheveux bouclés est visible sur le portail du Jugement Dernier

Quel drôle d’idée de vouloir peser des choses tout en chevauchant ? Quand on voit un personnage tenant une balance, il est tentant d’y reconnaître la justice. Celle qui pèse le pour et le contre. Fausse piste. Cette sculpture figure l’un des quatre cavaliers de l’Apocalypse. Oui, encore l’Apocalypse.

À la fin du monde, ces quatre cavaliers sont censés amener le chaos sur Terre, chacun dans son rôle destructeur : la conquête, la guerre, la mort, la famine.

Le cavalier à la balance symbolise justement la famine. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne saute pas aux yeux. La lecture de l’Apocalypse permet de mieux comprendre le sens de la balance. Elle est l’instrument par lequel on pèse les céréales et/ou la monnaie pour les payer. En situation de disette ou de famine, les consommateurs doivent mettre beaucoup d’argent sur la balance en contrepartie d’une maigre quantité de grains.

Le cavalier aveugle : une femme en colère

cavalière aux yeux bandés sur la cathédrale d'Amiens

Yeux bandés, le cavalier réussit néanmoins à frapper à mort un homme. Le sculpteur aime les détails macabres comme montrer les viscères de la victime.

Serions-nous en face d’un autre cavalier de l’Apocalypse ? Notamment celui qui symbolise la guerre : en effet, l’Apocalypse le décrit comme portant une « grande épée ». Possible, mais il y a deux détails qui me chiffonnent. D’abord, le personnage a les yeux bandés (alors que saint Jean n’en parle pas) et surtout ça ne semble pas être un cavalier, mais plutôt une cavalière. Remarquez les chevaux longs et le volume des seins.

Dans ce cas deux interprétations :

–         C’est l’allégorie de la colère. Au Moyen Âge (une époque quelque peu misogyne), ce vice était en effet incarné par une femme tuant un homme. Et comme la colère rend aveugle, on peut comprendre pourquoi les yeux sont bandés.

–         C’est l’allégorie de la Synagogue. La Synagogue représente la communauté juive. À la différence des chrétiens, les juifs ne voient pas en Jésus le Messie (le sauveur de l’humanité). Dans l’art médiéval, cet aveuglement est traduit par le bandeau qui couvre les yeux d’une femme. Par contre, dans cette allégorie, la femme n’est pas censée tuer. D’où un doute sur mon interprétation.

La leçon à retenir de cet article : face à des portails aussi richement sculptés que ceux de la cathédrale d’Amiens, prenez votre temps à observer chacun des éléments. Les artisans ont taillé dans la pierre des scènes inattendues et intrigantes.

Si vous en repérez, laissez-moi un commentaire avec si possible un lien vers une photo. Enfin, si vous pensez avoir interprété la cavalière aveugle, je serai ravi de vous lire.

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